 |
Il est temps, grand temps même,
que l'Afrique sorte enfin de cette brousse - politique, économique,
sociale, culturelle dans laquelle l'Occident l'englue pour
Dieu sait quelles funestes raisons!
Il est temps, grand temps même, que l'Afrique s'affirme,
pleine et entière, conquérante, inventive, novatrice,
féconde, fière d'être ce qu'elle a su demeurer,
nonobstant les colonisations diverses qui l'ont peu ou prou dénaturée.
Qu'elle s'affirme à travers sa façon de penser
et de se mouvoir, originale et emplie de grâce, par la
noblesse de ses arts si riches et si secrets. Les arts ne sont-ils
pas la face la mieux sublimée d'un peuple, d'une nation,
d'un continent!
Il est grand temps que Ne voyez pas dans ce que je viens d'énoncer
une volonté quelconque d'enfermer l'Afrique et ses expressions
potentielles ou réelles dans un ghetto de plus. N'y voyez
pas le souci imbécile de marginaliser sa créativité
et ses créations, de les réduire à quelque
superficielle émergence.
Il est temps, grand temps même, que l'Afrique sorte du
bois sacré pour dire au monde de quel bois elle se chauffe,
aujourd'hui, dans un monde qui s'est globalement, consciemment,
privé de ses valeurs, de ses dieux.
Des sources non taries
L'Afrique, ses beautés,
ses sourires, ses lettres et ses arts me sont devenus un sujet
permanent de félicités. Une vraie passion qui,
je n'ai pas honte de l'avouer, me tient parfois éveillé
la nuit comme le jour. Une jeune passion, puisqu'elle remonte
à dix ans. A cette Biennale des Arts africains contemporains
inaugurée à Dakar en mai 1996. Qu'importe d'ailleurs
ce laps de temps encore réduit, s'il m'a permis de m'immerger,
corps et biens, dans ce que l'Afrique a pu me réserver,
me préserver, de meilleur. Je veux parler de ses créations
passées et présentes, de la qualité des
échanges et des amitiés qu'il m'a été
donné d'y nourrir, de la spontanéité et
de la noblesse de gestes et d'attitudes rarement rencontrées
ailleurs. J'ai, en revanche, appris aussi à y souffrir
de rendez-vous délaissés, de promesses oubliées,
de rencontres avortées, au nom de Dieu sait quelle prétendue
logique africaine. Et si l'Afrique devait à cette paresse
de promesses tenues en temps voulu sa faiblesse récurrente
et sa mise régulière à l'écart des
rassemblements de pointe! Je ne juge pas, je pose une question.
Je ne me formalise pas non plus de certains échecs répétés
dans des entreprises de terrain qui auraient pu connaître
de meilleures issues. Je pense, par exemple, aux ratés
2002 et 2004 du quotidien de la biennale pour cause de lenteurs
et dérives dans ses rouages opérationnels. Passons
Tout bonheur n'est-il pas, sur cette terre, contrarié
par ses contraires, ces symboles inamovibles de toute vie sociale
universelle!
Les arts traditionnels africains ne peuvent être l'objet
de ce texte. Nous avons à nous entretenir des moyens à
mettre en uvre pour que la création contemporaine africaine
ne soit plus tenue comme un pis-aller des grands rendez-vous
internationaux de l'art. Toutefois, si je ne puis ici vous expliciter
comment cet art du sacré, sublime, racé, chargé
de magies, m'est entré dans l'âme par tous les pores
de la peau et du savoir, laissez-moi quand même vous préciser
que je vois mal la création africaine d'aujourd'hui renier
complètement un passé aussi grandiose. Des antécédents
à ce point révélateurs du potentiel de création,
inné à chaque Africain qui voudrait se donner la
peine de voir de quel pinceau, de quelle herminette, de quelle
pointe s'armer pour faire chanter la toile, le bois, le fer,
ou que sais-je d'autre.
Pas question de le renier. Pas question davantage d'oublier que
c'est, justement, cet art-là qui, d'une certaine façon,
a régénéré la création occidentale
en panne d'aventures au seuil d'un XXème siècle
qui n'allait pourtant pas en manquer. La liste des épris
d'un primitivisme de bon aloi est connue. De Matisse à
Picasso, de Modigliani aux Expressionnistes allemands, de Vlaminck
aux Surréalistes, Baselitz en étant, sans doute,
la figure la plus récente. Un Baselitz qui ne cache pas
son admiration pour l'art ethnique d'Afrique: il le collectionne.
Curieusement cependant, ce n'est pas tellement à ce qui
fait la vraie grandeur de la création tribale noire, que
se sont attachés, Baselitz compris, les apôtres
du renouveau plastique et créatif d'une Europe alors encore,
c'est-à-dire au seuil du XXème siècle, dominatrice
et seule en lice pour écrire l'histoire de l'art moderne.
Picasso, Matisse et les autres ne se soucièrent guère
des valeurs sacrées accordées à l'amour
sociétal de peuples en communion avec des dieux bienfaiteurs.
Des dieux régulateurs d'une vie sociale harmonieuse, respectueuse
de devoirs quotidiens. Or, le souci prioritaire de plaire aux
divinités ancestrales fut et demeure le ferment décisif
de la réalisation des statuettes et objets cultuels. Ces
valeurs-là, seules, ont conduit des hommes d'innombrables
groupes ethniques à singulariser, parfois jusque dans
d'infinis détails d'un surprenant raffinement, des créations
votives aujourd'hui reconnues comme des chefs-d'uvre d'une humanité,
à cet égard-là, enfin planétaire.
Les modernistes n'avaient, hélas, vu dans les "arts
premiers" et peu importent les termes, toujours impropres,
utilisés à leur sujet n'y avaient vu, voudrais-je
dire, que du feu!
Leur enthousiasme se limita ironie du sort - aux seules
qualités et solutions plastiques émergées
de l'art noir! Confusion des tenants et des aboutissants. Regrettable,
certes, quand l'on sait combien les créateurs africains
traditionnels avaient, ont toujours, là où les
rites perdurent envers et contre tout, pour mobile l'efficacité
cultuelle de la statuette à façonner. Les qualités
esthétiques n'y agissent qu'en valeur ajoutée,
sorte de cerise sur le gâteau, pour séduire ancêtres
ou divinités.
Au XIXème siècle pourtant, aventurier et poète
sans doute trop solitaire, en appelant à un art de peindre
et de sculpter à la fois éthique et esthétique,
l'immense Paul Gauguin avait saisi l'opportunité de remettre
les pendules à l'heure en retrouvant, là où
elle brûlait encore ses dernières cartouches, l'innocence
primordiale. Ses peintures, bois et céramiques de son
premier séjour à Tahiti, entre juin 1891 et août
1893, sont remarquables de vérité pure et sauvage.
Gauguin avait un rêve: retrouver le paradis perdu. Il n'a
pas été suivi!
Quel art contemporain africain?
Mon premier contact avec la
création africaine actuelle remonte, en gros, au Dak'Art
'96. Avancer que tout m'y combla serait tromper une réalité,
qui m'enjoignit, au contraire, à prendre conscience qu'on
ne crée pas de l'art profane, de l'esthétique plus
ou moins appropriée aux exigences du temps, sans références
à des acquis, des convictions, des appropriations. Sans
référence à une histoire de l'art qu'il
ne faut surtout pas copier, mais qu'il convient de propulser,
uvres à l'appui, vers d'autres lendemains. La sélection
officielle brassait de tout, dans un désordre de tendances
et de balbutiements non seulement bien en marge des explorations
contemporaines, tous continents confondus, mais, pire, le plus
souvent à peine extirpés des pantalons marrons
du piètre artiste européen hier chargé par
son gouvernement d'apprendre aux Africains à peindre,
à sculpter, à faire, si je puis dire, flèche
de tout bois!
Fort heureusement, des personnalités émergeaient
d'un ensemble qui devait aussi sa pauvreté ambiante à
un mode de sélection bancal. Comment détecter le
bon grain sur base de dossiers et de diapositives, le plus souvent
réalisés dans des conditions précaires?
Peu importait néanmoins que cette première édition
totalement africaine du Dak'Art se soit soldée par une
réussite, voire un échec, en demi-teinte. L'essentiel
se tramait sur un autre plan. Si je ne m'abuse, c'était
la première fois que l'Afrique relevait le défi
de clamer au monde qu'un art, même dégagé
de tout culte d'essence divine, pouvait aussi être son
affaire. Personnellement, j'y découvris, ému, l'installation
très magique et profonde, sorte de retour aux sources
doublé d'implications actuelles et impérieuses,
d'un Abdoulaye Konaté (Mali) au meilleur de sa forme et,
justement, auréolé du Grand Prix Léopold
Sédar Senghor de cette édition pour son "Hommage
aux chasseurs du Mandé". Parmi les têtes d'affiche
conviées à une exposition individuelle, j'y retins
les merveilleux assemblages, hétéroclites, emblématiques,
de Moustapha Dimé (Sénégal) ; les toiles
sévères et tendues de Mohamed Kacimi (Maroc) ;
les entreprises déjà iconoclastes du bouillant
Pascal Marthine Tayou (Cameroun). Un quadruple fait d'armes d'autant
plus encourageant que ces mousquetaires ne furent pas les seuls
à m'interpeller. En appelant aux souvenirs, je peux encore
citer, au hasard des découvertes, les participations du
Malien Ismaël Diabaté, des Sénégalais
Viyé Diba, Serigne Mbaye Camara, Seyni Gadiaga, artistes
actifs et convaincants dix ans après.
Mon évocation d'un Dak'Art nouveau-né, déjà
bien suivi par des professionnels venus de partout, m'oblige
à penser que nous en célébrons, cette année,
le dixième anniversaire. Les dix bougies de la mise sur
orbite d'un événement auquel seuls des esprits
chagrins ou mal intentionnés, et il en existe hélas,
dénieraient le droit de dire qu'il agit en rampe de lancement
d'un intérêt accru, sans cesse approfondi ou diversifié,
pour les créations artistiques nouvelles, expérimentales
ou abouties, du cinquième continent.
Depuis 1996, le Dak'Art a connu des temps forts à chaque
édition. Il y a eu, plus ou moins opérants selon
les cas: les "Rencontres et échanges" sur la
création contemporaine africaine ou la présence
d'artistes africains sur la scène internationale ; certaines
expositions individuelles orchestrées par des commissaires
indépendants ; l'apparition d'un "Off" qui,
à son tour empli de bonnes ou mauvaises surprises, confère
à l'événement global son foisonnement tous
azimuts. Le propos n'étant pas de m'étendre sur
un phénomène ayant largement estampillé
ailleurs ses lettres de noblesse, je voudrais clore le sujet
"Dak'Art" en précisant que ses sélections
se sont, de biennale en biennale, positivement étoffées.
Non exhaustive, je tiens à le préciser, une liste
de mes plus réconfortantes découvertes, toutes
éditions confondues, pourrait ressembler à celle-ci:
les personnelles signées Willie Bester (Afrique du Sud),
Antonio Olé (Angola), Mami Mia Kcho (Cuba), Mohamed Ounouh
(Algérie), Kofi Setordji (Ghana), Christian Lattier (Côte
d'Ivoire), Joseph Francis Sumégné (Cameroun), Tapfuma
Gutsa (Zimbabwe) ; un impressionnant ensemble Ndary Lô
; les participations de Fatma M'seddi Charfi (Tunisie), Angèle
Etoundi Essamba (Cameroun), Zwelethu Mthethwa (Afrique du Sud),
Jems Robert Koko Bi (Côte d'Ivoire), El Hadji Mansour Ciss
(Sénégal), Godfried Donkor (Ghana), Carlos Figuera
Tchale (Cap-Vert), Dominique Zinkpe (Bénin), Joël
Mpah Dooh (Cameroun), Sokey Edorh (Togo), Michèle Magema
(République Démocratique du Congo), Moataz Nasr
(Egypte). Je m'arrête là. S'il y en eut d'autres,
point d'inventaire à la Prévert!
Mais, comment répondre
à la question: "Quel art africain contemporain?",
sinon en disposant qu'une telle question unique appelle bien
des réponses multiples! Ne me sentant pas à même
de les évaluer toutes, je m'en tiendrai aux quelques considérations
émergées de l'esprit et des approches, à
la fois sentimentales et objectives, d'un Européen rompu,
depuis près de trois décennies, à la rencontre
des arts de toutes les latitudes, en raison de son passionnant
métier de critique d'art dans un quotidien belge francophone,
La Libre Belgique pour la bien citer, largement ouvert sur le
monde, son histoire et son actualité, ses histoires et
ses actualités.
Première réponse, facile, usuelle: l'art, le grand
art est universel! L'art d'aéroport, hélas, l'est
aussi! Et voilà qui n'arrange pas nos bidons.
Je veux dire par là que l'art dont tout le monde, ou un
grand nombre, parle et pour lequel il s'émeut rejoint,
quelque part, le secret désir d'hommes et de femmes en
quête d'une certaine beauté immanente.
En quête de beauté ou de décor? C'est ici
que le bât blesse une deuxième fois et différencie
l'approche de l'art qu'ont hommes et femmes de partout.
Première mise au point, indispensable: la notion de beauté
n'est pas une tarte à la crème! Elle ne devrait
pas l'être en tout cas. S'il faut s'entendre sur les mots,
il y a ce qui est beau, il y a ce qui est joli, les deux adjectifs
n'étant absolument pas synonymes. Le joli, c'est du factice,
le prêt-à-porter, l'occasionnel. Le beau, c'est
quelque chose qui, vous bousculant, vous dérangeant, vous
apostrophant, vous exacerbant, vous en remontrant, vous propulsant
dans un autre univers, vous touche par la densité de l'expression,
par le courage de l'évocation ou de l'expérimentation,
vous tient éveillé en vous rendant responsable.
Ce peut être un être humain, une idée, une
rencontre, une profession de foi Une uvre d'art.
On ne parle bien que de ce
que l'on connaît!
La découverte de l'art
africain contemporain sur le terrain d'abord de ses concrétisations
et, depuis, par le biais de différentes expositions internationales,
m'est apparue d'autant plus passionnante et, je n'ai pas peur
de tels aveux, novatrice, que j'ai rencontré là
des artistes d'aujourd'hui, entendez-moi bien, encore capables
de me montrer autre chose que le tout-venant, parfaitement interchangeable,
exhibé aux quatre coins d'une planète depuis peu
réduite à une seule expression fourre-tout, la
même pour tous et par tous, par mondialisation interposée.
Rigolons ou pleurons, selon nos tempéraments respectifs.
Le rebut clinique, installé en vrac, sans autre caractère
que son allure de poubelle réincarnée et institué
uvre d'art du temps présent, n'en finit plus de se répandre
de biennale en documenta, de salon de jeunes créateurs
en foire aux croûtes! Explication. Je n'ai rien contre
les installations, rien contre les vidéos et autres arts
numériques Pourvu qu'ils me racontent autre chose que
le vide d'esprits affairistes engagés dans la spirale
infernale du tout à l'égout qui rapporte. J'ai
vu de superbes installations, toutefois plus rares qu'on croit.
Je connais des artistes vidéastes qui comptent parmi les
géants de la création d'aujourd'hui, ils sont une
dizaine à tout casser. De Bill Viola à Marie-Jo
Lafontaine, de Gary Hill à Sherin Neshat. Il y a d'épatants
photographes. Il ne faudrait oublier ni les peintres, ni des
sculpteurs au métier plus traditionnel, bel et bien d'aujourd'hui,
plus discrets sans doute, mais superbement ignorés par
les pontes de musées ou d'organisations inféodés,
consciemment ou non, aux derniers trains en route. Tous ces artistes-là
savent de quoi ils causent. Ces gens-là s'impliquent dans
leur création corps et âme. Ces gens-là témoignent
d'un vécu, de réflexions et de sensations qui leur
sont propres et qu'ils nous partagent avec tact, sensibilité,
force et conviction. Ces gens-là ont quelque chose d'essentiel
à nous dire. Sur le quotidien, sur l'environnement, sur
la politique, sur les guerres, sur les drames humains, les dérives
de tout bord, que sais-je encore. Et le disant, ils expriment
peu ou prou ce que nous avons ressenti ou ressentons nous-même.
Ce n'est pas tout: pour nous le dire aussi bien, ils ajustent
des formes et des techniques avec un soin jaloux, un talent du
détail qui n'a surtout jamais peur de se remettre en question.
C'est de tout cela que dépend, en fin de compte et parce
qu'il y a aussi des amateurs de la belle ouvrage qui émeut
deux fois, formellement et fondamentalement, l'universalité
authentique de l'art. Le particulier devient universel. C'est
aussi simple, vrai et pur que cela. Le reste n'est que fadaise!
Le poète et chanteur québécois Gilles Vigneault
a écrit en exergue de l'un de ses recueils: "Tout
a été dit, mais pas par moi". La formule est
magistrale. Elle résume l'essence et la raison de l'art.
Encore faut-il avoir quelque chose à dire ou, mieux encore,
quelque chose à partager. Une énergie, une vitalité,
un souffle, des bonheurs et des malheurs, une vision du monde,
de soi et des autres. Et les partager avec un talent qui puisse
faire mouche, aujourd'hui et demain.
J'énonce tout ceci à titre d'exemples pour tout
l'art du globe. Et je l'énonce, fût-ce avec des
sabots de charretier, parce que, trop souvent, j'entends proférer
des inepties dans un débat loin d'être clos autour
de la création africaine actuelle. Des artistes se rebellent:
"Pourquoi nous enfermer sous un label réducteur?".
Des commissaires d'expositions éructent: "L'artiste
africain contemporain est, lui aussi, un artiste sans frontière:
oublions les qualificatifs restrictifs!". Ils ont raison
et ils ont tort!
Ils ont raison dans la mesure où il apparaît stupide,
à notre époque des vastes brassages de populations,
de parler encore d'art belge, d'art javanais, et donc aussi d'art
africain. Ils ont tort, parce que, pour être entendu des
foules censées s'intéresser à lui, un artiste
a tout intérêt, quand même, à ce que
l'on sache d'où il vient. C'est là, certes, une
broutille dans un arsenal de repères gadget. Une banale
question de vocable, à prendre ou à laisser selon
que l'on est ou pas pour des catégorisations de nature
à orienter un public qui, quoi qu'on dise et fasse, aime
être pris par la main où qu'il aille, en vacances
comme pour voir de l'art. Les choses sont hélas ainsi.
Pour le solde de tout compte enfin, il nous paraît évident
que, flanqué ou non d'un additif, l'artiste africain d'aujourd'hui
est, avant tout et pour de bon, un créateur contemporain
à respecter, à encourager, à promouvoir
comme tout artiste émérite venu d'ici ou là-bas.
Une question d'identité
L'important n'est pas la rose
en l'occurrence, et que l'on me pardonne cette diversion sans
autre objet que celui de vous faire une fleur. Elles sentent
si bon les vraies fleurs! L'important, c'est l'identité,
sa rose à lui, dont un créateur témoigne
dans son travail. Ses origines, sa nature et sa raison d'être,
son écriture et son langage. Les particularités
d'un individu ne ressemblent à celles d'aucun autre individu,
à moins que A moins que l'individu en question ne se mente
et ne nous mente!
Je persiste à croire que tout grand artiste africain ne
peut faire fi de son histoire, de la source et du germe, des
ambiances et des croyances dont il est issu. Ne peut s'oublier
au point d'accoler, sans vergogne et sans gêne, sa petite
partition factice à un plus vaste réseau d'influences,
de redites. Au point de l'accoler au "caddie" d'un
marché de l'art aux relents nauséabonds.
Les artistes africains que je vous ai cités plus haut
à titre d'exemples, nous parlent tous une langue personnelle,
originale, unique en son genre, écrite avec les moyens
du bord qui leur sont propres. C'est cela l'identité.
Elle est indispensable au présent comme à l'avenir
de l'art et des hommes. Quoi qu'en disent les apôtres d'une
mondialisation à fuir comme la peste.
C'est à ce titre que je m'insurge contre des expositions
d'art africain contemporain qui, négligeant l'identité
foncière des intervenants au bénéfice de
trop vagues considérations opportunistes, claniques ou,
plus platement dit, "dans le vent", noient le poisson
et l'Afrique en sus. Devrais-je en conclure que seul le tiroir-caisse
ou une notoriété passagère les intéresse
et les dévie du but pourtant annoncé, la démonstration,
et donc la valorisation, d'un art africain contemporain éclectique
et de belle santé!
Sans entrer dans d'inutiles polémiques, je dois dire ici
combien j'ai regretté, et la formule est faible, la démonstration
avortée d'Africa Remix. Bénéficiant d'extraordinaires
moyens financiers, de lieux d'exposition grandioses du type Centre
Pompidou à Paris ou Kunstmuseum à Düsseldorf,
cet ensemble annoncé exceptionnel a, hélas, brassé
plus de vent que de tremblements. Les critiques d'art ne s'y
sont pas plus trompés qu'un public peu captivé
et parfois même plutôt absent. Un coup de travers,
regrettable pour l'Afrique, vérifié à la
Hayward de Londres et, sans doute, en ce moment même au
Mori Art Museum de Tokyo. Tout n'y était pas à
jeter, loin de là. Mais les choix y apparaissaient si
partisans, tellement téléguidés, à
ce point asservis aux données ou aux espoirs du marché,
que le tout prenait l'eau, à peine larguées les
amarres. Un vrai mic-mac, l'hétéroclite institutionnalisé
et, en fin de compte, la qualité marginalisée.
J'exagère? Peut-être. Mais, trop de Grands Prix
du Dak'Art ignorés, trop de témoins majeurs délaissés,
un Sumégné maltraité et toujours les mêmes
têtes au rendez-vous des mêmes ajustements faciles
entre expression "in" et naïvisme pour la parade:
"too much is too much", y en a marre! Marre, entre
autre, de voir et revoir du Chéri Samba, léché,
artificiel, simpliste, occuper des espaces vastes comme son Congo.
Ce Samba-là, n'est-il pas devenu, pour l'Afrique, le pendant
facile d'un Kabakov pour l'ancienne Union Soviétique?
Le miroir saugrenu d'un monde grossièrement agrandi à
l'usage d'Européens avides de ces images toutes faites,
"africaines", qui ornent à jamais leurs cerveaux
stéréotypés!
Y en a marre aussi que, dans les rendez-vous, cette fois mondialisés,
de l'art dit de pointe, les organisateurs se dédouanent
de leurs extrapolations à sens unique en y conviant, comme
pour détendre la galerie, des artistes en marge, des poètes
de la couleur et du trait, sortes d'inspirés des bords
des routes, en soi tout à fait appréciables mais
peu à leur place dans des cénacles si cliniques.
Je songe à un Kingelez, à un Bruly-Brouabré,
dessinateur certes merveilleux mais devenu de la sorte un "déplacé"
qui se vend à prix d'or
Comment, dans la foulée, ne pas fustiger les entreprises
d'une galerie parisienne commerciale qui a l'outrecuidance de
s'instaurer Musée des Arts Derniers! Je m'y suis rendu
par curiosité, me méfiant par avance d'une appellation
à ce point "téléphonée".
Je n'ai pas été déçu: l'horreur dans
toute sa splendeur! Des bons artistes pris en otage et des croûteux
valorisés par la tromperie de la démarche. Ce n'est
pas ainsi que l'art africain du XXIème siècle se
fera reconnaître en haut lieu et par un public avide de
création non frelatée!
La Fondation Jean-Claude Blachère à Apt est, à
ma connaissance, et j'en exclus la fameuse Collection Pigozzi
pour cause de diversité aléatoire trop peu sélective,
la seule initiative privée qui ait, à ma connaissance
et à ce jour, fait les meilleurs choix. Des choix que
j'apprécierais voir à la une d'un vrai bouquin,
rigoureux et choisi, sur les arts contemporains en Afrique. Ce
livre-là fait tristement défaut.
Il y a certes la bible sur "Les arts africains du XXème
siècle" coordonnée par Ngoné Fall et
publiée par Revue Noire, excellente et très complète,
mais elle s'apparente prioritairement, et c'est aussi sa qualité
majeure, au panorama de tout l'art d'un siècle à
travers ses histoires et ses parcours plus singuliers.
Il nous faut aujourd'hui un livre qui dresse le portrait du meilleur
des arts africains des plus récentes décennies.
En tête de l'un des catalogues, "Reflets d'Afrique",
de la Fondation Blachère, je lis, sous la plume de Yacouba
Konaté, cette juste analyse: " les uvres dans ce
livre sont à la fois à l'image de l'Afrique telle
qu'elle pense être, de l'Afrique telle qu'on pense qu'elle
est, de l'Afrique comme on aimerait qu'elle soit. Elles sont
des reflets de différents désirs et besoins d'Afrique.
Elles font signe aux réalités africaines ; elles
font écho aux représentations que les artistes
se font d'eux-mêmes, de leur société et du
monde. Cette collection d'uvres et ce livre sont une préfiguration
du projet et du programme de la fondation Pour la Fondation Actions
Africaines J.P. Blachère, l'art africain ne se réduit
pas à un objet de curiosité. Il n'est pas davantage
un objet de spéculation. C'est un point de rencontres
et un dispositif d'apprentissage de la compréhension de
l'autre".
Le ferment du livre attendu, le voilà. N'est-ce pas là
ce que nous recherchons tous, si je ne m'abuse, en allant à
la rencontre de l'Afrique et de ses artistes les plus captivants?
De cette Afrique qui a le privilège de pouvoir s'offrir
à nous en toute liberté, telle qu'elle se sent
et s'exprime face au monde
Roger Pierre TURINE
|