Un Art en Quête de Destin

Roger Pierre Turine
Critique d'art à Bruxelles

 

Il est temps, grand temps même, que l'Afrique sorte enfin de cette brousse - politique, économique, sociale, culturelle ­ dans laquelle l'Occident l'englue pour Dieu sait quelles funestes raisons!
Il est temps, grand temps même, que l'Afrique s'affirme, pleine et entière, conquérante, inventive, novatrice, féconde, fière d'être ce qu'elle a su demeurer, nonobstant les colonisations diverses qui l'ont peu ou prou dénaturée. Qu'elle s'affirme à travers sa façon de penser et de se mouvoir, originale et emplie de grâce, par la noblesse de ses arts si riches et si secrets. Les arts ne sont-ils pas la face la mieux sublimée d'un peuple, d'une nation, d'un continent!
Il est grand temps que Ne voyez pas dans ce que je viens d'énoncer une volonté quelconque d'enfermer l'Afrique et ses expressions potentielles ou réelles dans un ghetto de plus. N'y voyez pas le souci imbécile de marginaliser sa créativité et ses créations, de les réduire à quelque superficielle émergence.
Il est temps, grand temps même, que l'Afrique sorte du bois sacré pour dire au monde de quel bois elle se chauffe, aujourd'hui, dans un monde qui s'est globalement, consciemment, privé de ses valeurs, de ses dieux.

Des sources non taries

L'Afrique, ses beautés, ses sourires, ses lettres et ses arts me sont devenus un sujet permanent de félicités. Une vraie passion qui, je n'ai pas honte de l'avouer, me tient parfois éveillé la nuit comme le jour. Une jeune passion, puisqu'elle remonte à dix ans. A cette Biennale des Arts africains contemporains inaugurée à Dakar en mai 1996. Qu'importe d'ailleurs ce laps de temps encore réduit, s'il m'a permis de m'immerger, corps et biens, dans ce que l'Afrique a pu me réserver, me préserver, de meilleur. Je veux parler de ses créations passées et présentes, de la qualité des échanges et des amitiés qu'il m'a été donné d'y nourrir, de la spontanéité et de la noblesse de gestes et d'attitudes rarement rencontrées ailleurs. J'ai, en revanche, appris aussi à y souffrir de rendez-vous délaissés, de promesses oubliées, de rencontres avortées, au nom de Dieu sait quelle prétendue logique africaine. Et si l'Afrique devait à cette paresse de promesses tenues en temps voulu sa faiblesse récurrente et sa mise régulière à l'écart des rassemblements de pointe! Je ne juge pas, je pose une question. Je ne me formalise pas non plus de certains échecs répétés dans des entreprises de terrain qui auraient pu connaître de meilleures issues. Je pense, par exemple, aux ratés 2002 et 2004 du quotidien de la biennale pour cause de lenteurs et dérives dans ses rouages opérationnels. Passons
Tout bonheur n'est-il pas, sur cette terre, contrarié par ses contraires, ces symboles inamovibles de toute vie sociale universelle!

Les arts traditionnels africains ne peuvent être l'objet de ce texte. Nous avons à nous entretenir des moyens à mettre en uvre pour que la création contemporaine africaine ne soit plus tenue comme un pis-aller des grands rendez-vous internationaux de l'art. Toutefois, si je ne puis ici vous expliciter comment cet art du sacré, sublime, racé, chargé de magies, m'est entré dans l'âme par tous les pores de la peau et du savoir, laissez-moi quand même vous préciser que je vois mal la création africaine d'aujourd'hui renier complètement un passé aussi grandiose. Des antécédents à ce point révélateurs du potentiel de création, inné à chaque Africain qui voudrait se donner la peine de voir de quel pinceau, de quelle herminette, de quelle pointe s'armer pour faire chanter la toile, le bois, le fer, ou que sais-je d'autre.
Pas question de le renier. Pas question davantage d'oublier que c'est, justement, cet art-là qui, d'une certaine façon, a régénéré la création occidentale en panne d'aventures au seuil d'un XXème siècle qui n'allait pourtant pas en manquer. La liste des épris d'un primitivisme de bon aloi est connue. De Matisse à Picasso, de Modigliani aux Expressionnistes allemands, de Vlaminck aux Surréalistes, Baselitz en étant, sans doute, la figure la plus récente. Un Baselitz qui ne cache pas son admiration pour l'art ethnique d'Afrique: il le collectionne.
Curieusement cependant, ce n'est pas tellement à ce qui fait la vraie grandeur de la création tribale noire, que se sont attachés, Baselitz compris, les apôtres du renouveau plastique et créatif d'une Europe alors encore, c'est-à-dire au seuil du XXème siècle, dominatrice et seule en lice pour écrire l'histoire de l'art moderne.
Picasso, Matisse et les autres ne se soucièrent guère des valeurs sacrées accordées à l'amour sociétal de peuples en communion avec des dieux bienfaiteurs. Des dieux régulateurs d'une vie sociale harmonieuse, respectueuse de devoirs quotidiens. Or, le souci prioritaire de plaire aux divinités ancestrales fut et demeure le ferment décisif de la réalisation des statuettes et objets cultuels. Ces valeurs-là, seules, ont conduit des hommes d'innombrables groupes ethniques à singulariser, parfois jusque dans d'infinis détails d'un surprenant raffinement, des créations votives aujourd'hui reconnues comme des chefs-d'uvre d'une humanité, à cet égard-là, enfin planétaire.
Les modernistes n'avaient, hélas, vu dans les "arts premiers" ­ et peu importent les termes, toujours impropres, utilisés à leur sujet ­ n'y avaient vu, voudrais-je dire, que du feu!
Leur enthousiasme se limita ­ ironie du sort - aux seules qualités et solutions plastiques émergées de l'art noir! Confusion des tenants et des aboutissants. Regrettable, certes, quand l'on sait combien les créateurs africains traditionnels avaient, ont toujours, là où les rites perdurent envers et contre tout, pour mobile l'efficacité cultuelle de la statuette à façonner. Les qualités esthétiques n'y agissent qu'en valeur ajoutée, sorte de cerise sur le gâteau, pour séduire ancêtres ou divinités.
Au XIXème siècle pourtant, aventurier et poète sans doute trop solitaire, en appelant à un art de peindre et de sculpter à la fois éthique et esthétique, l'immense Paul Gauguin avait saisi l'opportunité de remettre les pendules à l'heure en retrouvant, là où elle brûlait encore ses dernières cartouches, l'innocence primordiale. Ses peintures, bois et céramiques de son premier séjour à Tahiti, entre juin 1891 et août 1893, sont remarquables de vérité pure et sauvage. Gauguin avait un rêve: retrouver le paradis perdu. Il n'a pas été suivi!

Quel art contemporain africain?

Mon premier contact avec la création africaine actuelle remonte, en gros, au Dak'Art '96. Avancer que tout m'y combla serait tromper une réalité, qui m'enjoignit, au contraire, à prendre conscience qu'on ne crée pas de l'art profane, de l'esthétique plus ou moins appropriée aux exigences du temps, sans références à des acquis, des convictions, des appropriations. Sans référence à une histoire de l'art qu'il ne faut surtout pas copier, mais qu'il convient de propulser, uvres à l'appui, vers d'autres lendemains. La sélection officielle brassait de tout, dans un désordre de tendances et de balbutiements non seulement bien en marge des explorations contemporaines, tous continents confondus, mais, pire, le plus souvent à peine extirpés des pantalons marrons du piètre artiste européen hier chargé par son gouvernement d'apprendre aux Africains à peindre, à sculpter, à faire, si je puis dire, flèche de tout bois!
Fort heureusement, des personnalités émergeaient d'un ensemble qui devait aussi sa pauvreté ambiante à un mode de sélection bancal. Comment détecter le bon grain sur base de dossiers et de diapositives, le plus souvent réalisés dans des conditions précaires?
Peu importait néanmoins que cette première édition totalement africaine du Dak'Art se soit soldée par une réussite, voire un échec, en demi-teinte. L'essentiel se tramait sur un autre plan. Si je ne m'abuse, c'était la première fois que l'Afrique relevait le défi de clamer au monde qu'un art, même dégagé de tout culte d'essence divine, pouvait aussi être son affaire. Personnellement, j'y découvris, ému, l'installation très magique et profonde, sorte de retour aux sources doublé d'implications actuelles et impérieuses, d'un Abdoulaye Konaté (Mali) au meilleur de sa forme et, justement, auréolé du Grand Prix Léopold Sédar Senghor de cette édition pour son "Hommage aux chasseurs du Mandé". Parmi les têtes d'affiche conviées à une exposition individuelle, j'y retins les merveilleux assemblages, hétéroclites, emblématiques, de Moustapha Dimé (Sénégal) ; les toiles sévères et tendues de Mohamed Kacimi (Maroc) ; les entreprises déjà iconoclastes du bouillant Pascal Marthine Tayou (Cameroun). Un quadruple fait d'armes d'autant plus encourageant que ces mousquetaires ne furent pas les seuls à m'interpeller. En appelant aux souvenirs, je peux encore citer, au hasard des découvertes, les participations du Malien Ismaël Diabaté, des Sénégalais Viyé Diba, Serigne Mbaye Camara, Seyni Gadiaga, artistes actifs et convaincants dix ans après.
Mon évocation d'un Dak'Art nouveau-né, déjà bien suivi par des professionnels venus de partout, m'oblige à penser que nous en célébrons, cette année, le dixième anniversaire. Les dix bougies de la mise sur orbite d'un événement auquel seuls des esprits chagrins ou mal intentionnés, et il en existe hélas, dénieraient le droit de dire qu'il agit en rampe de lancement d'un intérêt accru, sans cesse approfondi ou diversifié, pour les créations artistiques nouvelles, expérimentales ou abouties, du cinquième continent.
Depuis 1996, le Dak'Art a connu des temps forts à chaque édition. Il y a eu, plus ou moins opérants selon les cas: les "Rencontres et échanges" sur la création contemporaine africaine ou la présence d'artistes africains sur la scène internationale ; certaines expositions individuelles orchestrées par des commissaires indépendants ; l'apparition d'un "Off" qui, à son tour empli de bonnes ou mauvaises surprises, confère à l'événement global son foisonnement tous azimuts. Le propos n'étant pas de m'étendre sur un phénomène ayant largement estampillé ailleurs ses lettres de noblesse, je voudrais clore le sujet "Dak'Art" en précisant que ses sélections se sont, de biennale en biennale, positivement étoffées. Non exhaustive, je tiens à le préciser, une liste de mes plus réconfortantes découvertes, toutes éditions confondues, pourrait ressembler à celle-ci: les personnelles signées Willie Bester (Afrique du Sud), Antonio Olé (Angola), Mami Mia Kcho (Cuba), Mohamed Ounouh (Algérie), Kofi Setordji (Ghana), Christian Lattier (Côte d'Ivoire), Joseph Francis Sumégné (Cameroun), Tapfuma Gutsa (Zimbabwe) ; un impressionnant ensemble Ndary Lô ; les participations de Fatma M'seddi Charfi (Tunisie), Angèle Etoundi Essamba (Cameroun), Zwelethu Mthethwa (Afrique du Sud), Jems Robert Koko Bi (Côte d'Ivoire), El Hadji Mansour Ciss (Sénégal), Godfried Donkor (Ghana), Carlos Figuera Tchale (Cap-Vert), Dominique Zinkpe (Bénin), Joël Mpah Dooh (Cameroun), Sokey Edorh (Togo), Michèle Magema (République Démocratique du Congo), Moataz Nasr (Egypte). Je m'arrête là. S'il y en eut d'autres, point d'inventaire à la Prévert!

Mais, comment répondre à la question: "Quel art africain contemporain?", sinon en disposant qu'une telle question unique appelle bien des réponses multiples! Ne me sentant pas à même de les évaluer toutes, je m'en tiendrai aux quelques considérations émergées de l'esprit et des approches, à la fois sentimentales et objectives, d'un Européen rompu, depuis près de trois décennies, à la rencontre des arts de toutes les latitudes, en raison de son passionnant métier de critique d'art dans un quotidien belge francophone, La Libre Belgique pour la bien citer, largement ouvert sur le monde, son histoire et son actualité, ses histoires et ses actualités.
Première réponse, facile, usuelle: l'art, le grand art est universel! L'art d'aéroport, hélas, l'est aussi! Et voilà qui n'arrange pas nos bidons.
Je veux dire par là que l'art dont tout le monde, ou un grand nombre, parle et pour lequel il s'émeut rejoint, quelque part, le secret désir d'hommes et de femmes en quête d'une certaine beauté immanente.
En quête de beauté ou de décor? C'est ici que le bât blesse une deuxième fois et différencie l'approche de l'art qu'ont hommes et femmes de partout.
Première mise au point, indispensable: la notion de beauté n'est pas une tarte à la crème! Elle ne devrait pas l'être en tout cas. S'il faut s'entendre sur les mots, il y a ce qui est beau, il y a ce qui est joli, les deux adjectifs n'étant absolument pas synonymes. Le joli, c'est du factice, le prêt-à-porter, l'occasionnel. Le beau, c'est quelque chose qui, vous bousculant, vous dérangeant, vous apostrophant, vous exacerbant, vous en remontrant, vous propulsant dans un autre univers, vous touche par la densité de l'expression, par le courage de l'évocation ou de l'expérimentation, vous tient éveillé en vous rendant responsable. Ce peut être un être humain, une idée, une rencontre, une profession de foi Une uvre d'art.

On ne parle bien que de ce que l'on connaît!

La découverte de l'art africain contemporain sur le terrain d'abord de ses concrétisations et, depuis, par le biais de différentes expositions internationales, m'est apparue d'autant plus passionnante et, je n'ai pas peur de tels aveux, novatrice, que j'ai rencontré là des artistes d'aujourd'hui, entendez-moi bien, encore capables de me montrer autre chose que le tout-venant, parfaitement interchangeable, exhibé aux quatre coins d'une planète depuis peu réduite à une seule expression fourre-tout, la même pour tous et par tous, par mondialisation interposée. Rigolons ou pleurons, selon nos tempéraments respectifs. Le rebut clinique, installé en vrac, sans autre caractère que son allure de poubelle réincarnée et institué uvre d'art du temps présent, n'en finit plus de se répandre de biennale en documenta, de salon de jeunes créateurs en foire aux croûtes! Explication. Je n'ai rien contre les installations, rien contre les vidéos et autres arts numériques Pourvu qu'ils me racontent autre chose que le vide d'esprits affairistes engagés dans la spirale infernale du tout à l'égout qui rapporte. J'ai vu de superbes installations, toutefois plus rares qu'on croit. Je connais des artistes vidéastes qui comptent parmi les géants de la création d'aujourd'hui, ils sont une dizaine à tout casser. De Bill Viola à Marie-Jo Lafontaine, de Gary Hill à Sherin Neshat. Il y a d'épatants photographes. Il ne faudrait oublier ni les peintres, ni des sculpteurs au métier plus traditionnel, bel et bien d'aujourd'hui, plus discrets sans doute, mais superbement ignorés par les pontes de musées ou d'organisations inféodés, consciemment ou non, aux derniers trains en route. Tous ces artistes-là savent de quoi ils causent. Ces gens-là s'impliquent dans leur création corps et âme. Ces gens-là témoignent d'un vécu, de réflexions et de sensations qui leur sont propres et qu'ils nous partagent avec tact, sensibilité, force et conviction. Ces gens-là ont quelque chose d'essentiel à nous dire. Sur le quotidien, sur l'environnement, sur la politique, sur les guerres, sur les drames humains, les dérives de tout bord, que sais-je encore. Et le disant, ils expriment peu ou prou ce que nous avons ressenti ou ressentons nous-même. Ce n'est pas tout: pour nous le dire aussi bien, ils ajustent des formes et des techniques avec un soin jaloux, un talent du détail qui n'a surtout jamais peur de se remettre en question. C'est de tout cela que dépend, en fin de compte et parce qu'il y a aussi des amateurs de la belle ouvrage qui émeut deux fois, formellement et fondamentalement, l'universalité authentique de l'art. Le particulier devient universel. C'est aussi simple, vrai et pur que cela. Le reste n'est que fadaise!
Le poète et chanteur québécois Gilles Vigneault a écrit en exergue de l'un de ses recueils: "Tout a été dit, mais pas par moi". La formule est magistrale. Elle résume l'essence et la raison de l'art. Encore faut-il avoir quelque chose à dire ou, mieux encore, quelque chose à partager. Une énergie, une vitalité, un souffle, des bonheurs et des malheurs, une vision du monde, de soi et des autres. Et les partager avec un talent qui puisse faire mouche, aujourd'hui et demain.
J'énonce tout ceci à titre d'exemples pour tout l'art du globe. Et je l'énonce, fût-ce avec des sabots de charretier, parce que, trop souvent, j'entends proférer des inepties dans un débat loin d'être clos autour de la création africaine actuelle. Des artistes se rebellent: "Pourquoi nous enfermer sous un label réducteur?". Des commissaires d'expositions éructent: "L'artiste africain contemporain est, lui aussi, un artiste sans frontière: oublions les qualificatifs restrictifs!". Ils ont raison et ils ont tort!
Ils ont raison dans la mesure où il apparaît stupide, à notre époque des vastes brassages de populations, de parler encore d'art belge, d'art javanais, et donc aussi d'art africain. Ils ont tort, parce que, pour être entendu des foules censées s'intéresser à lui, un artiste a tout intérêt, quand même, à ce que l'on sache d'où il vient. C'est là, certes, une broutille dans un arsenal de repères gadget. Une banale question de vocable, à prendre ou à laisser selon que l'on est ou pas pour des catégorisations de nature à orienter un public qui, quoi qu'on dise et fasse, aime être pris par la main où qu'il aille, en vacances comme pour voir de l'art. Les choses sont hélas ainsi. Pour le solde de tout compte enfin, il nous paraît évident que, flanqué ou non d'un additif, l'artiste africain d'aujourd'hui est, avant tout et pour de bon, un créateur contemporain à respecter, à encourager, à promouvoir comme tout artiste émérite venu d'ici ou là-bas.

Une question d'identité

L'important n'est pas la rose en l'occurrence, et que l'on me pardonne cette diversion sans autre objet que celui de vous faire une fleur. Elles sentent si bon les vraies fleurs! L'important, c'est l'identité, sa rose à lui, dont un créateur témoigne dans son travail. Ses origines, sa nature et sa raison d'être, son écriture et son langage. Les particularités d'un individu ne ressemblent à celles d'aucun autre individu, à moins que A moins que l'individu en question ne se mente et ne nous mente!
Je persiste à croire que tout grand artiste africain ne peut faire fi de son histoire, de la source et du germe, des ambiances et des croyances dont il est issu. Ne peut s'oublier au point d'accoler, sans vergogne et sans gêne, sa petite partition factice à un plus vaste réseau d'influences, de redites. Au point de l'accoler au "caddie" d'un marché de l'art aux relents nauséabonds.
Les artistes africains que je vous ai cités plus haut à titre d'exemples, nous parlent tous une langue personnelle, originale, unique en son genre, écrite avec les moyens du bord qui leur sont propres. C'est cela l'identité. Elle est indispensable au présent comme à l'avenir de l'art et des hommes. Quoi qu'en disent les apôtres d'une mondialisation à fuir comme la peste.
C'est à ce titre que je m'insurge contre des expositions d'art africain contemporain qui, négligeant l'identité foncière des intervenants au bénéfice de trop vagues considérations opportunistes, claniques ou, plus platement dit, "dans le vent", noient le poisson et l'Afrique en sus. Devrais-je en conclure que seul le tiroir-caisse ou une notoriété passagère les intéresse et les dévie du but pourtant annoncé, la démonstration, et donc la valorisation, d'un art africain contemporain éclectique et de belle santé!
Sans entrer dans d'inutiles polémiques, je dois dire ici combien j'ai regretté, et la formule est faible, la démonstration avortée d'Africa Remix. Bénéficiant d'extraordinaires moyens financiers, de lieux d'exposition grandioses du type Centre Pompidou à Paris ou Kunstmuseum à Düsseldorf, cet ensemble annoncé exceptionnel a, hélas, brassé plus de vent que de tremblements. Les critiques d'art ne s'y sont pas plus trompés qu'un public peu captivé et parfois même plutôt absent. Un coup de travers, regrettable pour l'Afrique, vérifié à la Hayward de Londres et, sans doute, en ce moment même au Mori Art Museum de Tokyo. Tout n'y était pas à jeter, loin de là. Mais les choix y apparaissaient si partisans, tellement téléguidés, à ce point asservis aux données ou aux espoirs du marché, que le tout prenait l'eau, à peine larguées les amarres. Un vrai mic-mac, l'hétéroclite institutionnalisé et, en fin de compte, la qualité marginalisée. J'exagère? Peut-être. Mais, trop de Grands Prix du Dak'Art ignorés, trop de témoins majeurs délaissés, un Sumégné maltraité et toujours les mêmes têtes au rendez-vous des mêmes ajustements faciles entre expression "in" et naïvisme pour la parade: "too much is too much", y en a marre! Marre, entre autre, de voir et revoir du Chéri Samba, léché, artificiel, simpliste, occuper des espaces vastes comme son Congo. Ce Samba-là, n'est-il pas devenu, pour l'Afrique, le pendant facile d'un Kabakov pour l'ancienne Union Soviétique? Le miroir saugrenu d'un monde grossièrement agrandi à l'usage d'Européens avides de ces images toutes faites, "africaines", qui ornent à jamais leurs cerveaux stéréotypés!
Y en a marre aussi que, dans les rendez-vous, cette fois mondialisés, de l'art dit de pointe, les organisateurs se dédouanent de leurs extrapolations à sens unique en y conviant, comme pour détendre la galerie, des artistes en marge, des poètes de la couleur et du trait, sortes d'inspirés des bords des routes, en soi tout à fait appréciables mais peu à leur place dans des cénacles si cliniques. Je songe à un Kingelez, à un Bruly-Brouabré, dessinateur certes merveilleux mais devenu de la sorte un "déplacé" qui se vend à prix d'or
Comment, dans la foulée, ne pas fustiger les entreprises d'une galerie parisienne commerciale qui a l'outrecuidance de s'instaurer Musée des Arts Derniers! Je m'y suis rendu par curiosité, me méfiant par avance d'une appellation à ce point "téléphonée". Je n'ai pas été déçu: l'horreur dans toute sa splendeur! Des bons artistes pris en otage et des croûteux valorisés par la tromperie de la démarche. Ce n'est pas ainsi que l'art africain du XXIème siècle se fera reconnaître en haut lieu et par un public avide de création non frelatée!
La Fondation Jean-Claude Blachère à Apt est, à ma connaissance, et j'en exclus la fameuse Collection Pigozzi pour cause de diversité aléatoire trop peu sélective, la seule initiative privée qui ait, à ma connaissance et à ce jour, fait les meilleurs choix. Des choix que j'apprécierais voir à la une d'un vrai bouquin, rigoureux et choisi, sur les arts contemporains en Afrique. Ce livre-là fait tristement défaut.
Il y a certes la bible sur "Les arts africains du XXème siècle" coordonnée par Ngoné Fall et publiée par Revue Noire, excellente et très complète, mais elle s'apparente prioritairement, et c'est aussi sa qualité majeure, au panorama de tout l'art d'un siècle à travers ses histoires et ses parcours plus singuliers.
Il nous faut aujourd'hui un livre qui dresse le portrait du meilleur des arts africains des plus récentes décennies.
En tête de l'un des catalogues, "Reflets d'Afrique", de la Fondation Blachère, je lis, sous la plume de Yacouba Konaté, cette juste analyse: " les uvres dans ce livre sont à la fois à l'image de l'Afrique telle qu'elle pense être, de l'Afrique telle qu'on pense qu'elle est, de l'Afrique comme on aimerait qu'elle soit. Elles sont des reflets de différents désirs et besoins d'Afrique. Elles font signe aux réalités africaines ; elles font écho aux représentations que les artistes se font d'eux-mêmes, de leur société et du monde. Cette collection d'uvres et ce livre sont une préfiguration du projet et du programme de la fondation Pour la Fondation Actions Africaines J.P. Blachère, l'art africain ne se réduit pas à un objet de curiosité. Il n'est pas davantage un objet de spéculation. C'est un point de rencontres et un dispositif d'apprentissage de la compréhension de l'autre".
Le ferment du livre attendu, le voilà. N'est-ce pas là ce que nous recherchons tous, si je ne m'abuse, en allant à la rencontre de l'Afrique et de ses artistes les plus captivants? De cette Afrique qui a le privilège de pouvoir s'offrir à nous en toute liberté, telle qu'elle se sent et s'exprime face au monde

Roger Pierre TURINE