Marian Nur Goni

Africultures

 

Avec Adama Bamba nous plongeons dans "L'infini - l'inachevé - l'imparfait", un titre évocateur et poétique pour une série d'images en noir et blanc de bâtiments en béton brut en voie de construction, de piliers photographiés de face, de côté, de bouts de fer qui, attendant d'être recouverts de ciment, se perdent dans un ciel infini.
On pourrait se croire dans un site industriel du nord de l'Europe : nous sommes au Mali, loin des clichés des villes africaines colorées et bruyantes.
Il n'y a pas de présence humaine mais par cette absence on devine le travail des hommes. Leurs labeurs.
Ces images sont poétiques et dures à la fois. Poétiques parce qu'elles ont été prises avec un regard attentif et presque aimant qui, partant du béton, amène notre regard au ciel où les problèmes d'ici bas semblent petites choses. Dures parce qu'elles nous en disent long sur une économie fragile, peut-être des malversations.
Ces photographies nous parlent d'abandon, de la solitude des choses, d'un arrêt du temps. Un élan déchu.

Avec Ghislain Gulda El Magambo nous quittons les espaces ouverts pour entrer dans un appartement de la ville Lumumbashi, en République Démocratique du Congo. Il y fait sombre. Nous sommes chez un devin qui officie. Des gants rouges attirent notre regard, tout comme la présence d'un enfant et de ses yeux graves nous troublent. Nous voilà en face d'une situation qui à tout pour paraître paradoxale et romanesque à la fois : un boxeur, symbole de force et de puissance, vient chercher un soutien surnaturel pour affronter son prochain combat...
Un simulacre de compétition et de victoire semblent se dérouler sous nos yeux, les bougies tremblent, les regards sont ailleurs, les silhouettes se font floues : par son travail sur la lumière, et en se concentrant avec bonheur sur les regards et les gants, véritables héros de cette journée particulière, Ghislain Gulda El Magambo a su nous rendre toute l'atmosphère de cette cérémonie, lourde et enjouée, secrète et émouvant à la fois.

Si avec les photographies d'Adama Bamba nous effleurions du regard l'épure des formes et avec celles de Gulda El Magambo nous touchions l'impalpable du surnaturel, celles du photographe Sammy Baloji nous ramènent brutalement sur terre. Avec le photographe, nous remontons le temps. Plongée historique vertigineuse et douloureuse : pourtant, un calme irréel, un silence mortifère baigne ces images. Nues, crues et insoutenables. C'est aujourd'hui, c'était hier.
D'abord il y a ces paysages désolés où toute présence humaine a disparu.
Elles nous parlent d'un passé ouvrier qui fût un temps moteur de richesse et motif de fierté : aujourd'hui de ce rêve de grandeur ne reste plus que des cathédrales métalliques abandonnées ou qui fonctionnent au ralenti.
Elle nous donnent à voir une Afrique que de l'occident l'on n'est guère habitués à observer.
Et puis, superposées, il y a ces images en noir et blanc du temps de la colonisation.
C'était seulement hier. Des hommes enchaînés, des hommes nus, squelettiques qui nous regardent de loin. Sur certains photomontages, sur fond de structure métallique et tuyaux, humiliés, ces hommes demeurent dignes et soutiennent notre regard.
Une ré-appropriation du passé, afin de regarder en avant.

"Black diamonds" : sur un même registre engagé et loin des vitrines des boutiques de luxe où brillent de mille lumières les pierres précieuses convoitées par la jet-set, le photographe zimbabwéen Tsvangirayi Mukwazhi nous conduit au tout début de la filière. Dans la poussière. Celle-ci brille aussi dans la lumière mais des hommes et des femmes s'y affairent, pelle à la main, les habits et les membres recouverts de terre fine. Ici aussi les diamants sont convoités mais ils deviennent lourds de fatigue, d'efforts et de sueur. Par les points de vue en contre-plongée, nous sommes dans le gouffre nous aussi.
Dans la meilleure tradition de la photographie documentaire, Mukwazhi signe une série poignante qui questionne les rapports nord-sud sans pour autant tomber dans le misérabilisme.