Jodi Bieber, Las Canas

par Christine Eyene

 

 

Personnages égarés, désorientés; chairs émaciées, environnement désertique, précarité... Voici quelques-unes des impressions ressenties au regard des photos de Jodi Bieber. Les cartels indiquent son nom, et à côté de lui, son pays, l'Afrique du Sud. Alors se met en marche une série de notions acquises, d'idées préconçues. Il y a plus de treize ans que l'Afrique du Sud a acquis son statut démocratique. Ceci, au prix du sang de ses citoyens. Mais l'euphorie des premières heures de la libération, l'utopie de la nation arc-en-ciel, se sont depuis dissipés. L'Afrique du Sud n'est pas exempte de la crise économique et sociale qui affecte le monde. Entrer dans la communauté internationale fut aussi, pour elle, s'intégrer dans un malaise qui touche, sans discrimination, noirs et blancs, à l'échelle globale.

Les photos de Jodi Bieber en attestent. La pauvreté se lit sur le visage de protagonistes démunis. En marge de la société, ils ont choisi un terrain vague comme refuge, hors de la ville. Ou plutôt, "au-delà" de la ville, comme le propose le thème des 7èmes Rencontres Africaines de la Photographie. Un "au de-là" dont on ne peut douter qu'il est né en milieu urbain. Cet univers qui conduit à l'excès des plaisirs, ou parfois, à la solitude et l'aliénation. Celui-là même qui propose aux maux de l'âme humaine, des remèdes psychotropes. La substance est un leurre, ravageant le corps plus qu'elle ne soigne l'esprit. Inhalation, injection, le prochain fix est une obsession qu'accompagne, avec malice, la conscience d'une auto-destruction incontrôlable.
La drogue est un fléau majeur de la société sud-africaine. Mais les photos de Bieber ne se situent pas dans son pays d'origine. Elles ont été prises bien plus au nord, hors d'Afrique, en Espagne. Las Canas (2003) est un essai photographique sur le SIDA, maladie dont une des plus importantes formes de contamination est due au partage de seringues, faisant des toxicomanes les premières victimes. Sans structures de soutien, ceux-ci sont laissés à l'abandon. Ce sont les oubliés de la société, les fantômes de la ville.

Jodie Bieber s'est illustrée par son engagement social. Elle a notamment traité de la condition des femmes victimes de violences conjugales, des crimes sexuels en RDC et de la pauvreté en Asie du sud. Son esthétique est sobre et respectueuse. La thématique ne fait jamais ombre à l'individu. Bieber s'attache toujours à nouer avec lui un contact personnel.
Las Canas c'est aussi le choc d'une photographe africaine face aux conditions de vie inhumaines dans un pays développé. Et en contraste à ces images noir et blanc, à la fois poignantes et dérangeantes, surgissent des moments poétiques : des objets de rebut issus du no man's land habité par ces hommes et ces femmes. Saisis en couleur, ils font état d'une histoire, de rêves passés, d'un temps où il y avait encore lieu d'avoir espoir

Christine Eyene