Colloque de Lyon des 12 et 13 novembre 2007

« La création contemporaine et les musées de sociétés »

Claude Agnel

 

« Le rôle de la Fondation Blachère dans la représentativité de la création contemporaine africaine en Europe et dans le monde »

telle est la question spécifique qui nous est posée. De prime abord, le libellé du sujet ne peut qu'impressionner une jeune et petite structure comme la nôtre : quatre ans et cinq personnes dont trois salariés, d'autant que la problématique n'est pas évidente.
S'agit-il de savoir si nos choix d'artistes sont assez pertinents pour prétendre offrir en Europe une représentation de la création contemporaine africaine ?
Ou, comme le suggère l'emploi du mot «rôle», par nos actions, sommes-nous, considérés assez représentatifs par les artistes africains pour les présenter ou les représenter sur les marchés du Nord ? Nous essaierons d'y répondre assez précisément dans la deuxième partie de cet exposé.
Auparavant, il faut nous présenter en nous situant dans le contexte de ce colloque et en lien avec son thème central : «la création contemporaine et les musées de sociétés».

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Dans l'échantillon dit représentatif des structures, entre les institutions muséales et les galeries, nous représentons les fondations d'entreprise, forme nouvelle, puisqu'en 2004 lorsque nous avons été reconnus ainsi par les pouvoirs publics, il y en avait 67 en France.
Nous sommes donc une fondation attachée à une entreprise. Celle-ci est enracinée dans le local et se développe dans le global. Une entreprise intégrée dans la mondialisation, qui travaille avec la Chine, le Japon, l'Amérique du Nord et qui est leader sur le marché des illuminations urbaines en Europe, qui participe à la fête des lumières de Lyon avec l'habillage lumineux de la cathédrale St Jean, qui retourne à Paris sur les Champs Elysées après avoir fait entrer une Tour Eiffel scintillante dans le millénaire... Une PME familiale et provinciale attachée à son terroir de Haute Provence, au pied du Luberon et ce n'est pas un hasard si son centre d'art est au coeur de l'usine, au centre d'une zone industrielle, situation assez rare pour une fondation fût-elle d'entreprise.

Cette fondation a été voulue et décidée par le PDG de l'entreprise, par un homme : Jean-Paul Blachère qui a eu un coup de coeur pour l'Afrique, qui a su faire partager sa passion par une démarche humaniste. Après avoir aidé ce continent en s'investissant dans des actions multiples à la fois humanitaires et esthétiques, Jean-Paul Blachère a créé cette fondation pour marquer une étape dans sa vie et celle de son entreprise, pour donner un sens à son action, pour l'inscrire dans le temps, pour se donner une autre dimension citoyenne au-delà de toutes frontières.

Notre vocation est d'aider au développement de l'Afrique par la promotion de ses artistes, démarche à la fois éthique et esthétique. En effet, l'art africain est souvent sous représenté dans les grandes manifestations. S'il y a eu pour la première fois un pavillon africain à la Biennale de Venise, les deux super commissaires de celle de Lyon qui ont désigné 49 commissaires pour sélectionner les artistes ont oublié... l'Afrique.

Si l'on se réfère à la problématique de ce colloque et aux diverses interventions qui nous ont précédé, nous pensons pouvoir apporter modestement notre concours à la question centrale de l'apport de la création contemporaine dans les musées, idée que Michel Coté nous avait suggérée lors de sa visite l'année dernière à Apt .

Au questionnement préalable de Simon Njami : «Comment lire les oeuvres produites hier sans inviter les héritiers de ces artistes à donner leur point de vue sur la signification profonde de ces productions et leur impact dans la vie contemporaine notre exposition de cet été «Masques» peut fournir quelques éléments de réponse. Une exposition organisée comme une confrontation esthétique et philosophique entre des masques rituels et des créations contemporaines. Le musée belge de Tervuren nous a prêté vingt pièces de sa collection, des masques rituels, plus ou moins anciens , qui ont été portés dans des cérémonies. En même temps, nous avons demandé à dix artistes contemporains africains de créer trente cinq masques ou représentations du masque. Posture difficile pour l'artiste qui devait répondre en se situant entre la soumission et la distanciation, pouvant aller jusqu'à la provocation sans jamais céder à la profanation, se repliant souvent dans l'évasion... esthétique comme aurait pu m'écrire en son temps Paul Valery.. Un positionnement qui induit une autre question, celle des civilisations sans écriture comme l'évoque Simon Njami dans le même questionnement ; la discontinuité historique ouvre un large part d'interprétation à l'artiste, citons le togolais Kossi Assou à propos des masques : «Du fait de notre civilisation orale, des pans entiers de notre passé et de notre culture reposent dans l'immense nécropole du silence. Pour les retrouver, je revisite tous les âges de la civilisation noire en empruntant les couloirs encombrés du passé. Je procède à une fouille virtuelle et symbolique...» Posture difficile enfin ! car l'artiste, seul, qui signe son oeuvre, s'exprime dans «un domaine par définition réservé à des expressions collectives de sociétés» comme l'écrit, mot pour mot, Jean-Pierre Mohen.

Cette exposition est représentative de la contemporanéité de la création africaine par la facture des oeuvres réalisées sur commande dans une période de six à huit mois. Des artistes ont travaillé des matériaux bruts : le bois, le bronze ou le fer comme Jems Kokbi, Siriki Ki ou Dary Lo. D'autres, comme Romuald Hazoumé, Dakoklan ou Francis Sumégné ont réutilisé des objets en leur donnant par l'esthétisation une deuxième vie. Les créateurs, par un art inné de la métamorphose, ont régénérés des déchets. A Elisabeth Leriche qui dit dans le magazine du laboratoire d'idées du salon «Maison et objets» de Paris consacré à l'écotopie : «L'art fouille dans les poubelles de la société de consommation. Avec Jubilation, Avec rage... Il suffit de tendre la main pour trouver matière à re-création.», Romuald Hazoumé répond en écho : «Moi, ce que je propose, c'est la poubelle que l'on reçoit tous les jours de l'occident, cette poubelle recyclée qui est notre réalité d'aujourd'hui.»

D'autre part, cette exposition a été incluse dans un programme européen initié par Tervuren intitulé «Le musée sort de sa réserve. Pour un dialogue entre musées ethnographiques et diasporas», ce qui revient à dire qu'en sortant de leur réserve, les musées veulent offrir aux cultures du monde un autre visage. Nous sommes donc bien dans le sujet ! Avec le musée royal de l'Afrique centrale de Tervuren , nous nous retrouvons dans cette approche avec l'Etnografiska Muset de Stockholm, le Museo etnografico Luigi Pigorini de Rome, le Musée du masque de Binche en Belgique et le Quai Branly à Paris. Cette expérience nous autorise à dire que l'on peut faire entrer la création contemporaine au musée en laissant toute liberté de création à l'artiste après qu'il en a accepté le thème, suffisamment ouvert pour ne pas être restrictif. Nous continuerons donc dans cette voie avec des partenaires institutionnels ou autres. Nous venons d'ailleurs de déposer avec Africalia devant la Commission de l'U.E un projet «Eufricam» qui implique des artistes d'Afrique et de la diaspora avec des partenaires belges, néerlandais et danois. Cette participation à des projets de cette envergure nous permet de travailler en réseau, elle contribue nécessairement à notre représentativité, ce qui nous ramène à la question spécifique qui nous a été posée.

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Revenons donc à notre rôle dans la représentativité de la création contemporaine africaine, des arts plastiques faut-il le préciser !

Notre rôle est issu d'une volonté délibérée qui est inscrite dans notre charte constitutive. Elle précise bien que notre Fondation a pour vocation d'aider le développement de l'Afrique par la promotion de ses artistes. En effet, nous pensons que l'Afrique qui n'a pas participé aux trois révolutions industrielles précédentes, pour diverses raisons, qu'il n'y a lieu d'évoquer ici, l'Afrique a toute sa place dans la nouvelle révolution qui concerne les industries plus ou moins immatérielles de la connaissance. A titre d'exemple, exemple frappant, n'a-t-on pas dit et écrit que le PIB dégagé par les activités culturelles, musique surtout, pèse plus au Mali que celui des industries traditionnelles ? Le groupe des Etats participant au NEPAD n'a-t-il pas proclamé que «pour le développement du continent, la culture se situe au coeur de ce combat» ?

L'aide à la création contemporaine, l'aide à l'artiste, concerne, en effet, sa représentation sur les divers marchés d'Europe et du Monde. Dans notre charte constitutive rédigée fin 2003, nous écrivions ceci : «Il s'agit donc d'aider l'Afrique à se développer par le travail de ses artistes en leur permettant de se confronter aux autres cultures et en leur offrant un accès équitable aux marchés du monde entier. Comme l'énonce Amartya Sen, prix Nobel de l'économie , dépassant la pensée de Mao Zédong, il ne s'agit plus de donner, ni encore d'aider à produire, mais de favoriser l'accès des oeuvres africaines sur tous les marchés dans des conditions qui soient équitables. La Fondation a pour mission d'aider les artistes à se faire connaître et de pouvoir accéder facilement aux marchés». Or, à l'automne 2007, cet objectif semble encore d'actualité si nous lisons l'éditorial du magazine «Les Inrockuptibles» consacrée à la biennale de Lyon où il est écrit : «... la globalisation imprime une dynamique simultanée d'éclatement et de standardisation. Autre évidence tout autant paradoxale : l'art contemporain s'avère aujourd'hui aussi insaisissable que le monde dans lequel il s'expose. Très ouvert dans ses formes, démultiplié dans sa géographie mais aussi sous-tendu par un marché de l'art homogénéisant...» ce qui revient à dire qu'il est dominé par l'archipel des métropoles selon le terme de Pierre Veltz dans son livre «Des lieux et des liens». Notre fondation se retrouve ainsi dans une attitude «glocale» selon le terme de François Ascher dans son livre «La société hypermoderne» lorsqu'elle va encourager la création au fin fonds du continent africain et lorsqu'elle favorise sa promotion dans les lieux décisionnels du marché de l'archipel métropolitain. A propos de cette société hypermoderne et de la globalisation, plusieurs intervenants ont souligné que toutes les civilisations ont leur raison d'être et qu'aucune n'a le droit d'imposer ses codes de lecture aux autres. Il a été dit que l'homme était pluriel, Marcuse eût écrit, en son temps, pluridimensionnel. Nous souscrivons dans notre approche à ces postulats. Reste une ambiguïté : tout artiste, d'où qu'il soit, aspire à l'universalité et à l'intemporalité comme l'a souligné Pierre Huber . Et en même temps, il ne peut s'inclure dans le processus de globalisation qu'en utilisant ses atouts donc affirmant son identité culturelle, ce qu'a dit joliment en chanson Rosanna Raymond dans son introduction Notre rôle est donc à la fois d'encourager l'identité culturelle africaine de l'artiste tout en lui favorisant son accession au monde : racines et dialogues !

Concrètement, quelles sont nos actions qui concourent à cet objectif ? Il y a des résidences d'artistes, trois ou quatre par an, qui permettent à l'artiste de créer mais aussi de voyager en Europe, visiter musées et galeries, rencontrer des critiques et des journalistes. L'obtention d'un visa de trois mois et d'un billet AR d'avion (dont le prix correspond à un an de PIB/hab des PMA, les pays les moins avancés comme le Mali) sont d'une manière très pragmatique des moyens efficaces pour prendre pied sur le marché européen. La notoriété d'une fondation d'entreprise, enregistrée et par cela même labellisée par le Ministère de l'Intérieur, doit normalement faciliter les démarches, du moins peut-on l'espérer...

Il y a des expositions, trois ou quatre par an, assez largement médiatisées, ce qui est banal, mais à titre quantitatif, en 2006, on peut estimer notre effort de communication à dix minutes de télévision, quinze pleines pages de journaux ou revues spécialisées, radios, flyers, affiches, etc. Chaque exposition fait l'objet de l'édition d'un catalogue tiré à 2000 exemplaires, au moins. Ces expositions circulent, actuellement, l'une est à Mantes la Jolie. D'autres oeuvres ont été exposées cette année au musée Maurice Denis à Saint-Germain en Laye. La circulation des oeuvres pose le problème des difficultés et du coût élevé du transport entre l'Afrique et l'Europe surtout lorsqu'il s'agit de remplir un container; rares sont les artistes qui peuvent , seuls, en assurer le financement.

Chaque année nous organisons des ateliers croisés ou workshops consacrés à un médium : en 2004 la sculpture à Accra et à Joucas en Provence, en 2005 la photo à Bamako et à Joucas, en 2006 la peinture à Ouagadougou et à Joucas, en 2007 la vidéo à Bamako et à Joucas. Ces ateliers réunissent pendant deux semaines des artistes de pays, de générations et de notoriétés différentes ; ils travaillent sous le regard d'experts ou de consultants. Ce dialogue des cultures, des générations, des savoir-faires permet évidemment de progresser dans la production mais le workshop est aussi un échange d'expériences sur les marchés et permet de s'intégrer à des formes de réseaux, car l'artiste isolé a moins de chance de se positionner rapidement sur un marché. C'est d'ailleurs le sens du projet Lubâma , ONG de droit malien, dont le nom veut dire en kansonké «l'esprit de la grande famille» et qui organise en marge des Rencontres de Bamako une exposition alternative et collective avec notamment l'installation du photographe Alioune Bâ que nous avions financée à l'occasion de «l'Université de Cinq Continents» en 2005 à Tombouctou.

A ce stade, il nous faut préciser quelles sont nos relations de travail avec les artistes. Nous partons du principe que de la qualité de l'accueil dépend la richesse créatrice. Lorsque nous invitons un artiste, il bénéficie d'une prise en charge complète et permanente par notre coordonnatrice pour ce qui concerne les problèmes matériels : logistique, hébergement, matériels de production. L'artiste dispose d'un studio et d'un atelier contigu dans notre centre d'art, à proximité de l'usine et de ses moyens. Il est en concertation constante avec notre directeur artistique les premiers jours et ensuite selon des séquences qu'il choisit lui-même. Enfin, nous proposons un accompagnement éditorial : dossier de presse avec interview, catalogue, livre, diaporama et depuis cette année vidéo avec interview également.

Nous participons aussi aux biennales de Bamako et de Dakar et nous soutenons d'autres manifestations moins dotées comme «Scénographies urbaines» à Kinhsasa, la «DUTA» à Douala, «Boulev'art» à Cotonou car nous pensons que si les artistes africains doivent être promus dans le monde, il faut aussi qu'ils prennent des initiatives chez eux afin qu'ils se fassent connaître et qu'ils se connaissent entre eux, ce qui va de soi sur un continent qui sait pratiquer la solidarité. Nous avons également soutenu par nos acquisitions des galeries qui sont très rares. En ce qui concerne les deux Biennales nous décernons un prix, le lauréat est doté d'une bourse de 3000 euros et les quatre autres artistes nominés sont invités avec lui à Apt en résidence et une exposition collective leur est consacrée. Nous confions la sélection à un jury indépendant composé de jeunes critiques africains car la représentativité d'une création passe aussi par «le développement d'une critique plus avertie en Afrique», nous citons un document réalisé en 2006 par l'organisation de la Dakart intitulé «Enjeux et grandes lignes de la Dakart». Nous invitons aussi des journalistes à nous accompagner, grâce au concours de la compagnie d'Air France et du groupe Accor, pour favoriser «une professionnalisation plus affirmée de la communication» autre citation du même document. Dans quinze jours, nous présenterons les seize vidéos produites dans nos deux ateliers aux Rencontres de Bamako, manifestation phare de l'image sur tout le continent africain. Les artistes que nous avons invités figurent sur le catalogue officiel, leurs oeuvres seront présentées dans le cadre du «in» avec une installation dans un friche industrielle. Un coup de projecteur qui n'est pas négligeable pour ces artistes qui nous ont fait confiance. Notre Fondation est donc reconnue par les Etats maliens et français qui organisent cette manifestation. Nous jouons un rôle complémentaire de celui des grandes institutions qui ont des moyens plus importants mais nous sommes sans doute plus mobiles et un peu plus réactifs. C'est une position certes de voltigeur mais aussi d'associé, de «partner», elle nous donne une certaine notoriété ou représentativité sans pour autant atteindre notre indépendance d'esprit et notre liberté d'action. Une indépendance qui est un des éléments clés de la confiance qui nous lie avec les artistes tant le débat sur le post-colonialisme est prégnant dans les milieux de l'art contemporain africain. C'est un sujet important, politique certes, qui mériterait d'être développé.... Cette confiance liée à notre indépendance est un critère de la représentativité.

La Fondation et Jean-Paul Blachère ont commencé à constituer une collection digne de ce nom. Des oeuvres sont prêtées pour des expositions, biennales ou encore à des éditeurs pour l'illustration iconographique de leurs ouvrages. Il n'est sans doute pas utile ici de s'étendre sur l'importance que revêtent les collectionneurs pour les artistes. L'artiste africain vit tout simplement des acquisitions comme tout autre artiste et fait vivre sa famille au sens clanique du terme en créant souvent des ateliers de production qui peuvent devenir des micro-entreprises, facteurs reconnus aujourd'hui du développement. Hier,Jean Huber Martin a cité El Anatsui qui ne peut produire ses oeuvres imposantes qu'en atelier ou pourrait donner aussi en exemple l'atelier de Ndary Lô. Si la notoriété de l'artiste se nourrit de ses ventes, elle n'est pas la seule à être prisee en compte dans l'établissement de la cote. Si l'on considère que l'art contemporain est auto référentiel, selon le point de vue de Jean Loup Amselle, exposé dans son livre «L'art de la friche», il faut considérer que la notoriété de l'acheteur entre aussi en ligne. Cela dit, nous ne pouvons apprécier ni la valeur de ce postulat ni mesurer ainsi notre notoriété puisque nous ne vendons pratiquement pas d'oeuvre.

Pour essayer de mesurer notre notoriété, nous avons quelques repères quantitatifs qui valent par la comparaison et qui donnent seulement des ordres de grandeur. Ainsi sur notre site informatique nous avons enregistré lors des six derniers mois une moyenne quotidienne de 359 visites, soit 68 % de plus que lors du semestre précédent. Chaque année notre centre d'art reçoit la visite de dix mille personnes, soit deux fois moins que la collection Lambert à Avignon et à peu prés le même nombre que le Carré des arts de Nîmes selon le constat des étudiants qui ont effectué des stages dans les deux établissements. Il faut remarquer que la zone de chalandise d'Apt est dix fois à quinze fois inférieure à celle des villes nommées qui sont par ailleurs des pôles culturels de réputation internationale.

Alors, comment répondre franchement à la question sur notre rôle dans la représentativité de la création contemporaine africaine ? En fait, nous n'avons pas assez de critères objectifs et nous ne disposons pas d'une méthode scientifique d'appréciation pour répondre avec certitude à cette question. En revanche, ce que nous savons parce que nous le vivons chaque jour ou presque c'est la sollicitation fréquente des artistes à notre endroit et leurs réponses rapides aux nôtres. Par exemple, en 2006 et en 2007, cinq artistes (Cheri Cherin, Sapin, Zinkpé, Mpané, Mpah Dooh) ont accepté spontanément notre offre de réaliser deux opérations originales dans une cinquantaine de vitrines d'une rue commerçante : peintures et installations sous forme de ready-made accompagnés d'une oeuvre collective écrite. Il faut savoir simplement que, chaque année, nous travaillons en moyenne avec une quarantaine d'artistes africains. Notre budget, presque un demi million d'euros, ne nous permet pas d'aller au-delà même si nous limitons à 25 % les dépenses d'administration, personnel et fluides compris, afin d'éviter l'auto-allumage. D'ailleurs, les artistes africains pensent souvent que nos moyens sont beaucoup plus élevés, effet quelquefois pervers d'une notoriété (ou d'une représentativité) en croissance rapide.

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Les artistes que nous représentons, si l'on peut dire, par nos acquisitions et par nos invitations, sont-ils représentatifs de la création contemporaine en Afrique ? Si notre objet est le continent tout entier ainsi que, à un degré moindre, les diaspora, force est de constater que l'Afrique subsaharienne, avec les sous-régions occidentale et centrale est surreprésentée alors que l'Afrique du Sud et le Maghreb sont sous-représentés. Les artistes de l'Afrique francophone sont largement majoritaires. Si l'on essaie d'établir un classement, il donnerait l'ordre décroissant suivant : Sénégal, Mali, République Démocratique du Congo, Côte d'Ivoire, Cameroun, Bénin, Burkina Faso, Togo, il faut ajouter l'Afrique du Sud, le Mozambique, le Kenya. Si ce choix géo- culturel pour nos premiers pas illustre une démarche d'abord prudente, il n'est pas neutre quant au résultat. Il y a une donnée géopolitique qui doit être prise en compte dans la création. Les artistes anglophones, notamment les photographes, sont fortement influencés par les guerres post-coloniales, les violences urbaines des mégapoles et de leurs quartiers dits sous-intégrés ; ainsi sont-ils souvent engagés et d'une manière explicite. Les artistes francophones sont plus marqués par la ruralité et son corollaire la tradition ; l'engagement semble plus mesuré ou tout au moins plus implicite.

Il est difficile de classer les artistes par discipline tant ils évoluent et sont tentés par la création multimédia. On peut cependant dire que Notre approche pourrait les peintres représentent 40% des artistes avec qui nous sommes en ralation , les sculpteurs 35%, les photographes 20 %, les vidéastes 3 % alors que les installations représentent un ratio de 2. Ce choix peut paraître classique, mais on doit remarquer que durant cette année qui était consacrée à la vidéo nous avons travaillé avec 16 artistes et avec 8 étudiants du Conservatoire Multimédia de Bamako. Aux Rencontres de Bamako, où la vidéo est présente pour la première fois, nous présentons 16 oeuvres sur les 26 programmées dans le «in». Combien de vidéos ont- elles été présentées à la biennale de Venise ?... Il y a une volonté africaine de se lancer dans la vidéo avec l'apparition d'ateliers et de master class, par exemple au Cameroun avec le projet d'ArtBakery dans le petit village de Bonendale, comme si l'Afrique subsaharienne voulait combler son retard vis à vis de l'Afrique du Sud et du Maghreb et a fortiori des autres continents . Beaucoup de jeunes artistes pensent que la création future sera multimédia et que dans ce cadre, la vidéo sera incontournable. Nous les y aidons et outre les ateliers et notre participation aux Rencontres, parmi les cinq nominés de notre prix à la dernière Dakart il y avait déjà deux vidéastes.

Dans nos actions, nous avons essayé de donner la plus large place possible aux femmes sans pour autant systématiser et d'établir une parité figée comme sur une liste élective. Nous serons à Bamako avec 5 femmes et 11 hommes. C'est une proportion qui peut paraître faible mais qui est relativement importante pour l'Afrique. Nous savons bien que toute forme de développement ne peut se faire sans l'implication des femmes et nous l'exprimerons fortement en co-produisant, en février prochain à Apt, une exposition des oeuvres de la photographe Angèle Essamba, exposition intitulée «Voiles et dévoilement» ...

Parmi ces artistes, on peut dire qu'il y a des débutants, des émergents et des reconnus. Nous avons toujours essayé de pratiquer l'amalgame notamment dans nos ateliers. A titre d'exemple, à la Dakart, nous avons primé un débutant, découvert dans le «off» : Saïdi Dicko, un berger peul du Sahel, analphabète et autodidacte, qui est passé spontanément des pigments aux pixels. Il est lancé et bien lancé puisqu'il est invité dans la sélection officielle des Rencontres où nous comptons six autres de nos amis, la plupart émergents, soit en tout 15 % de la sélection. Nous travaillons aussi avec des artistes reconnus, de réputation internationale dont certains ont été invités à Africa Remix. Parmi ces artistes de grande notoriété, nous n'en citerons que trois, des amis, qui nous ont guidés pour nos premiers pas en supervisant nos ateliers à titre d'experts. Ousmane Sow dont le «lanceur» du Pont des Arts a contribué à lancer notre salle d'exposition à Apt. Abdoulaye Konaté artiste invité à la Dokumenta mais aussi directeur au Conservatoire Multimedia de Bamako avec lequel nous travaillons. Enfin, Malick Sidibé qui vient d'obtenir le Lion d'or à Venise et qui était venu dans un petit village de Provence pour installer dans une grange, pendant quinze jours lors de nos ateliers de 2005, son célèbre atelier de prise de vue. Ces trois artistes sont indiscutablement représentatifs de la création africaine francophone, mais la création contemporaine est aussi représentée par les débutants et les émergents, notamment ceux qui s'initient à la vidéo. Il peut paraître anodin de dire que la notoriété des artistes reconnus sur la scène mondiale comme ceux qui ont été cités, contribue à enrichir la nôtre et indirectement, celles des artistes émergents que nous invitons.

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On aura pu constater tout au long de cet exposé que la représentativité est étroitement liée à la notoriété. La notre est-elle suffisamment établie pour donner au public européen l'assurance d'une représentation pertinente de la création contemporaine africaine ? C'est aux spécialistes et au public de le dire ! Notre notoriété est-elle suffisante pour entraîner la confiance des artistes qui veulent être présentés ou représentés sur les marchés du Nord ? C'est aux artistes de le dire ! Ce dont nous sommes sûr, c'est que cette participation à ce colloque aura un peu amélioré notre notoriété et que, par voie de conséquence, ce sont nos amis artistes contemporains africains qui en seront les premiers bénéficiaires puisque notre raison d'être est de les aider en présentant leurs créations.

Claude Agnel
Fondation JP Blachère
Apt, le 13 novembre 2007