Une biennale en mutation dans un champ en cours de construction

Joëlle Busca
Africalia
Coordination Arts visuels et réflexion

 

La rareté des expositions d'art contemporain circulant en Afrique (1), le semblant d'accueil qui lui est réservé en Europe (2), l'oubli manifeste des artistes africains dans les grandes expositions de l'été en Europe, l'absence d'une politique à l'endroit de l'art contemporain au Musée du Quai Branly, ou bien l'instrumentalisation des oeuvres en décor, uvres pérennes d'artistes aborigènes australiens ravalées au rang de faire-valoir d'une architecture starisée: il devient chaque jour plus patent que se développe un art pour masses de touristes (Palazzo Grassi, Guggenheim, biennale de Venise, Documenta, FIAC, foire de Bâle...) dont les artistes africains et leurs oeuvres sont exclus. L'ensemble de ces faits confirme - si besoin était - l'Afrique dans l'impérieuse nécessité d'organiser elle-même la visibilité de ses artistes plasticiens.

Au Sénégal, les institutions sont très actives dans le champ des arts visuels. Une Biennale entièrement dévolue à la création plastique africaine constitue un cadre qui se réfère à la fois à la solidarité, à la recherche d'une hypothétique identité collective et à l'authenticité radicale d'un individualisme créateur souverain et assumé. La sphère énergétique actuelle participe plus de l'échange que de la production, et c'est en ce sens que Dak'Art est bien de son époque, qui offre une multitude d'opportunités de rencontres et de jonctions à réussir.
A l'exception de la diaspora ou des artistes d'Afrique du Sud, la plupart des artistes africains ont certainement le sentiment de se trouver sur une planète inconnue lorsqu'ils sont confrontés aux structures artistiques européennes ou états-uniennes, non crédibles et décalées. La présentation en anglais ("chacun dans sa langue") de la Documenta a jeté un trouble, d'autant que le mot d'ordre en était la contextualisation, et de l'aveu même de l'organisatrice anglophone, l'échec des précédentes provenait de l'obligation faite aux artistes d' "ailleurs" par les commissaires d'"ici" de représenter une identité géopolitique.

Dak'Art 2006 se veut "espace de regards différents et sans préjugés sur des démarches et des inspirations à analyser en fonction d'une pluralité d'influences de sources immédiates et plus lointaines".
L'exposition internationale s'intitulait Afrique, entendus, sous-entendus et malentendus. Le Président Abdoulaye Wade a introduit de manière alarmiste cette trilogie, le premier terme supposant, de son point de vue, le partage des mêmes référentiels, le deuxième l'appel de l'autre à son référentiel, d'où une lutte des esprits, et le dernier la pluralité des référentiels. Et l'homme politique de considérer comme une gageure l'idée d'une culture fondée sur des référentiels uniques, partagés par tous.
Les artistes n'étaient pas invités à illustrer ce thème mais il suffisait que leur uvre abordât, directement ou indirectement, une de ces questions. Autant dire que la biennale s'est trouvée sans thématique. Conflits, démocratie, libération, indépendance patriotisme, rébellion, développement et sous-développement, ethnicité, religion, tradition et modernitéle catalogue des questions les plus éculées et toujours sans réponse de l'art contemporain africain. Il aurait pu s'agir là d'un sujet de colloque à la fin des années 80, mais ni d'un sujet ni d'un titre d'exposition. Le texte liminaire du Commissaire général installe cette impression d'une réalité tenue à grande distance, de traitement de la création comme illustration d'un discours généraliste et bien-pensant sur l'Afrique. Yacouba Konaté écrit en substance que l'on trouve tout dans Dak'Art 06, en matière de thèmes, de styles, de disciplines, de génération ou de notoriété (3). Il instrumentalise les artistes au service d'une parole consensuelle, comme si tous travaillaient à une seule mission, celle de rentrer dans le cadre défini par le Commissariat général, chacun apportant une petite touche dans l'édification d'un paysage pacifié et harmonieux.
La perception de l'art venu de tout un continent, donc extrêmement disparate et comme partout marqué par de fortes personnalités, en conséquence irréductibles à des schémas nationaux, régionaux ou continentaux, reste en Occident très liée à cette notion d'africanité ; il est contreproductif qu'une manifestation africaine l'encourage plutôt que favoriser l'appréhension d'un art autonome et non contraint.

Interroger, comme le fait Mounir Fatmi (Sortir de l'histoire), l'actualité des mouvements afro-américains des années 60, incarne le choix de témoigner de la maturité de la relation art/politique, à partir d'une position critique du pouvoir des textes et des images. Exposer, comme Ndary Lo s'y prête, des rangées de personnages ou Le refus de Rosa Park, fabriqués à partir de matériaux de récupération - du fer et des ossements - entérine la claustration dans des problématiques liées à l'esclavage et au recyclage, dans une Afrique réputée misérable et mystérieuse. Sokari Douglas Camp dit avec superbe son goût exclusif pour les très beaux matériaux, les matériaux neufs. La plupart des artistes africains travaillent en adéquation avec un contexte de surdétermination. Ils jouent le jeu essentialiste des crispations identitaires, lesquelles se matérialisent différemment selon leur lieu d'implantation, les galeries pour touristes et expatriés à Dakar, le Palais de Tokyo à Paris, la Documenta à Kassel, les galeries de Miami
Dans une période géopolitiquement troublée et incertaine, les uvres reflètent la situation plutôt que de se trouver en position d'avant-garde. L'interrogation sur le passé politique récent procède d'une salutaire dynamique d'élucidation et conteste la qualification, par Evelyne Toussaint (4), d' "égarements" les principes fondamentaux du capitalisme et du libéralisme économique que sont "l'impérialisme, le racisme, le colonialisme et l'esclavage". Les luttes pour les indépendances comme le sens et l'histoire de l'action des Black Panthers ne sont pas à reléguer au rang du politiquement incorrect ou des faits divers au profit d'une seule victimisation historique (l'esclavage, la colonisation).
Cette thématique des entendus désigne l'Africain comme effet de récits, que vante Yacouba Konaté, le commissaire castrateur (5), en des termes relevant d'une critique neutre et légère (6) qui, appliqués par exemple à Alfred Liyolo, oublient l'intense contexte politique d'une création africaniste, naturaliste et apologétique, une critique laminante car elle met toutes les oeuvres au même infra-niveau.

La confusion et le manque de parti pris dans le choix des uvres autour d'un thème sans contours se sont trouvés accentués par les carences du travail de scénographie, résumé à une distribution des uvres dans les divers espaces, sans cohérence. L'accrochage des expositions forme au final un paysage assez chaotique et peu lisible, le spectateur sans repères forcé à les considérer comme une succession d'uvres isolées.
La question du thème a oblitéré de la même manière les "rencontres et échanges" organisés en trois sessions : Société et politique, Aspects esthétiques et Formations, les interventions des invités procédant de choix personnels.

Ibrahima Thioub déplorait une identité africaine inféodée à une identité noire déterminée par les relents idéologiques du colonialisme. Il serait salutaire que cet éminent spécialiste de la marge puisse mener une réflexion sur l'identité de la Biennale, sur base de ses propres paroles: "L'opposé du développement est l'enveloppement". C'est une autre conception de la Biennale qui doit s'affirmer ouvertement, qui existe déjà dans certaines pratiques, mais non systématisée comme vision d'une manifestation pérenne.

La Biennale de l'art africain contemporain se positionne comme instrument effectif d'une politique culturelle panafricaine. Elle ne porte pas l'identité artistique de l'Afrique, mais son unité dans la diversité. Elle ne manifeste pas une tendance, elle accomplit l'expression du Divers.

1 - Tenir compte (ne pas occulter, valoriser, magnifier) de l'environnement social, politique, administratif, culturel, théorique, esthétique et logistique. Travailler à l'améliorer ou à détourner les difficultés.

2 - Utiliser l'existant, jouer de ses richesses et le poursuivre dans ses dérobades. Ne pas chercher à ressembler à Paris, Londres, Berlin, New York... Cela existe déjà, n'est pas forcément réussi et absolument pas un modèle.

3 ­ Montrer la culture visuelle contemporaine africaine, promouvoir la découverte et la célébration de l'art africain contemporain, faire se rencontrer les points de vue historique, contemporain et visionnaire, articuler et soutenir une manière d'approcher l'art et des visualisations narratives.

4 - Ne pas se laisser envelopper (Thioub) et ouvrir, ouvrir au plus large, en appelant toutes les compétences (artistiques, théoriques et logistiques), afin de se trouver ainsi dans la position d'indiquer le futur, dans une biennale se revendiquant comme construction, élaboration entre un faisceau de maîtrises et de subjectivités (artistes / oeuvres /commissaires / critiques / institutions / publics). Permettre à tous ceux-là de vivre une expérience esthétique et événementielle active et non plus immanente, sorte de pensum convenu et sans joie destiné à un public de spécialistes.

5 - Mettre en rapport des discours et des uvres, alors que l'Afrique manque cruellement d'artistes et de critiques formés. Si l'on connaît des artistes autodidactes et talentueux, il est fort douteux que puissent exister des critiques sans formation, et le journal de la Biennale, s'il trouve des journalistes, n'a pas rencontré de critique. Le commentaire sur l'uvre fait partie intégrante du champ de l'art et, s'il est de manière générale aujourd'hui méprisé, relégué au niveau de l'information journalistique ou hagiographique, ce qui est un avatar de la situation de la scène artistique internationale en Occident devient un grave manquement en Afrique où les artistes doivent eux-mêmes trouver leurs repères, en l'absence d'écoles, de documentation et de regard extérieur. Encourager les rencontres, l'interdisciplinarité, le débat, dans une perspective régionale et locale, permettre une réforme durable du secteur des arts, resserrer les liens entre les artistes, l'art et la société civile afin de bâtir, à court terme, un véritable réseau culturel africain.

 

Cette 7ème édition de Dakart a offert l'accomplissement de pas importants.
1 - La collégialité du commissariat n'a pas abouti, même si les choix se révèlent dans l'ensemble plus professionnels, plus frais et parfois plus audacieux. La sélection définitive (87) s'est opérée de manière hybride, mêlant les résultats du traditionnel appel à candidatures (250) et les options des commissaires (120).

2 - L'information a été considérablement améliorée, avec un catalogue radicalement différent de ses prédécesseurs, qui constitue un véritable outil de travail et avec Afrik'Arts, dont les quatre numéros annuels établissent la liaison entre deux biennales, il permet de fonder la base documentaire qui manque depuis la disparition de Revue Noire.

3 - Le débat initié par la Fondation Daniel Langlois et le projet DigiArts de l'UNESCO sur les arts numériques a proposé des échanges originaux et véritablement formateurs, en particulier autour de l'analyse d'uvres vidéo exposées. Cette formule semble plus proche d'un véritable besoin exprimé par les artistes.

4 - La timide ouverture vers d'autres partenaires, informelle, favorisée par le développement des fondations et des collections centrées sur l'art contemporain africain, dans le monde comme en Afrique, marquent les prémices d'un nouveau rapport à l'art et aux artistes, une volonté d'offrir des opportunités, pour la création comme pour la théorie, en particulier par le biais de prix et de résidences (7).

5 - Une autre manière de montrer a émergé dans deux expositions du Off, qui proposaient à la fois un accrochage original et un travail remarquable, dans les sous-sols du nouveau mess des officiers en chantier, les installations de Joël Mpah Dooh et à Kër Thiossane, un généreux et subtil projet de navigation urbaine, intitulé UrbaNET- Dakar/Johannesburg réalisé par le collectif The Trinity Session composé de Stephen Hobbs et Marcus Neustetter.

La problématique centrale d'une biennale d'art contemporain africain est celle de l'art dans le contexte africain d'où découle la question primordiale des relations du public avec la création de son temps plutôt que celle de l'introduction sur le marché occidental. Comment donner un ancrage populaire fort à la pratique artistique contemporaine africaine?
Contrairement à ce qu'énonce Yacouba Konaté, le champ de l'art n'est pas ouvert, et c'est sur cette évidence coercitive que devra se bâtir Dak'Art 08.

Joëlle Busca
Africalia
Coordination Arts visuels et réflexion

 

Notes :
(1) A l'heureuse exception des Galeries itinérantes inventées par les galeries Chab (Bamako) et ATISS (Dakar) et soutenues par le SCAC de l'Ambassade de France et Africalia.
(2) Africa Remix à Düsseldorf, Londres, Paris
(3) Catalogue page 26
(4) "Les égarements que sont l'impérialisme, le racisme, le colonialisme et l'esclavage" - Catalogue page 83
(5) "un commissaire qui au demeurant, peut s'avérer castrateur" - Catalogue page 26
(6) "les formes épurées de Liyolo" - Catalogue page 27
(7) Fondation Jean Paul Blachère, Res Artis, Fondation Daniel Langlois