Jean-Pierre de Roeck : KIN la belle, ateliers d'artistes

De l'encre à la plume

JPDR juin 2006,
12.10.06

 

Au bout de cette ruelle en cul de sac, un vieux bistrot un peu démodé, l'Ibiza bar.
D'un côté, un trottoir défoncé, quelques boutiques barricadées et des sentinelles endormies sur leur étroite chaise longue. De l'autre côté, un caniveau bouché, cassé où croupit une eau noire et une bande de terre où des ordures et des détritus brûlent en noircissant les murs. Au milieu, la chaussée, le goudron est défoncé. Lorsqu'un véhicule arrive, des ombres avancent et le ralentissent. Il faut stationner suivant les injonctions de tout un petit peuple qui organise cette manoeuvre. La voiture s'arrête, un des aventuriers de la nuit se précipite et ouvre la portière. Il déclare « je suis là, Félix. Moi, c'est Felix, Felix le chat, ne m'oubliez pas » et déjà il se dirige vers un autre véhicule pour tenter d'être le premier à ouvrir la porte et à se présenter. C'est ainsi que cela se passe la nuit à Kin. Les gardiens tentent de marquer leur territoire.

Dans le bar, en fin de semaine, un petit orchestre joue avec entrain des airs de jazz et de rumba congolaise. A force d'y venir, je connaissais un peu les musiciens. Je les avais photographiés. J'avais apporté de l'huile pour le trombone et des anches pour le saxo. Des liens s'étaient noués. J'étais connu sous le diminutif de JP, mais personne ne savait quel était mon vrai nom.
Il y avait Tom, le trompettiste qui, le samedi, portait cette casquette de capitaine d'opérette. Il y avait Ed, le saxophoniste, qui buvait trop de bière. Pour se reposer de la nuit de la veille, avant de prendre sa place dans l'orchestre, Ed dormait sur la terrasse du bistrot affachi sur une chaise. Depuis des années, quand il se réveillait, c'était toujours pour se coucher le lendemain. Ed portait, comme à son habitude, un chapeau de cow-boy en tissu imitant le zèbre. Le couvre-chef n'était pas de bon goût mais personne ne s'en plaignait. Dans la lumière ocre peu à peu les habitués arrivaient. Les standards de jazz s'enchaînaient. Paul, que l'on appelait «le Perq», redoublait d'énergie et frappait avec entrain, avec bonheur, les peaux des deux tambours, deux congas de grande taille. Ce chef du groupe rameutait ainsi les badauds sous l'oeil goguenard de quelques piliers du bar qui venaient le saluer.

J'étais probablement heureux. Ce n'était pas l'alcool, à peine une bière. C'était peut-être la nuit et la musique qui masquait l'acouphène. Une épaule me faisait mal. Le bistrot était exigu et aucun coin n'était confortable pour s'installer et dessiner. Accoudés au bar, des expatriés et quelques couples buvaient ou écoutaient, on ne sait pas trop ce qui les motivaient. Sur la banquette de la petite salle, face à l'orchestre, un groupe de jeunes européens, des blancs, tous moins de 30 ans, probablement des volontaires d'une des nombreuses ONG actives au Congo. Ils se préparaient peut-être à une nuit blanche dans cette ville ce soir si sombre, si noire.
Du côté de l'entrée, le long du mur, une longue tablette de bois et de hauts tabourets, le vendredi ou le samedi soir, des oiseaux de nuit y sont parfois perchés. Ce soir, pas grand monde, si peut-être cette fille debout aux cheveux bien tirés, habillées avec soin. Pour boucles d'oreille, deux fins anneaux dorés qui ajoutent un éclat à son regard que je pense être insistant. Il faut faire attention à ne pas se brûler les ailes. Paul tape fort, est-ce pour rappeler tout ce petit monde à l'ordre ? Probablement. Oui, probablement et maintenant le deuxième chanteur, tout menu, a rejoint le groupe et son collègue. Son étroit visage est à moitié mangé par une casquette à la mode américaine. Il dégage le micro de son pied et entame un air connu des habitués qui apprécient. Les couples maintenant occupent la piste étroite et dansent au contact des musiciens. Le rythme, la cadence s'accélère et un nouveau morceau s'enchaîne dans les battements saccadés des tambours. Les carreaux de verre du plancher sont allumés, la lumière est jaune, les nappes sont rouges. La casquette du capitaine brille. Il hésite à se lancer, il passe la main sur ces lèvres, frotte l'embout de sa trompette dans un geste automatique et la fait tourner habillement autour d'un doigt. Top départ, Tom reprend le refrain. C'est précis, cela claque. Buweli, le tromboniste, s'y met aussi. Le cuivre jaune de son instrument envoie des éclats. Tom, entre deux refrains, se tourne vers moi et, rapidement, me demande si les photos, celles prises quelques semaines auparavant, sont prêtes. Je ne les ai pas. Je dois aller les imprimer. Il faut, il faudrait, il aurait fallu. C'est la conjugaison du temps qui passe, de ces actes manqués qui s'additionnent. Je souris mais je sais que je n'ai pas tenu parole et je m'en morfonds dans mon for intérieur mais personne ne le voit. Tom reprend le morceau à la volée.

Comme souvent venu sans papier, je demandai au bar, pour dessiner, quelques sous-verre en carton, ceux qui sont mis sous les consommations. C'est pour y griffonner à l'encre des ombres, des silhouettes. Le chanteur, Bill, au milieu du morceau, dans un temps mort, entre deux couplets, me voit croquant et clame soudain, sèchement, très rapidement, un «Ji-Pé» net et précis que probablement moi seul j'entends. Bill avait remarqué que je dessinais. Je me tenais presque face à lui à cet angle étroit du bar où passaient les serveurs et les serveuses. Je soulevai la tête et lui répondit par un sourire, comme un pacte. Une des serveuses, Bibiche était attentionnée, si les cartons venaient à s'épuiser, elles en trouvaient d'autres et je continuais à gribouiller dans ce coin où était collé au mur cette affiche de l'expo de Francis, Francis Mampuya, le peintre. C'était l'une de mes photos d'ateliers autour de laquelle Francis avait construit une affiche.

Maintenant, il est tard. C'est le moment de s'éclipser, de rejoindre la voiture, de tenter de reconnaître Félix car tous diront "Félix, c'est moi". Rentrer à l'hôtel, saluer le réceptionniste et vite s'en dormir dans cette chambre climatisée.

Hier soir, samedi, il était tard. Ce dimanche matin, lever matinal pour rejoindre les peintres Moke fils et Sapin, c'est ce qui a été convenu. Il faut traverser la ville, aller au-delà de Limete, de Matete et s'enfoncer en longeant Kisenso pour arriver au quartier 5 de N'Djili, bien après Sainte Thérèse.
Valentin, le chauffeur, a une levée de deuil, il ne viendra pas. C'est donc seul que je prends la route. Je traverse le centre ville, arrive en périphérie et quitte le grand axe, l'avenue principale, celle qui mène à l'aéroport. A peine, la «prince» est-elle abandonnée que la route est percée de trous, d'énormes cratères que les véhicules, tant bien que mal, évitent.
C'est dimanche et quelques canaris sont là. C'est ainsi que j'ai baptisé les policiers aux aguets du prochain pigeon. Ils sont là sur leurs pattes noires avec leur chemise et leur casque jaune et ils sifflent, comme des canaris, pour vous appeler, pour la bière. Ce coup-là, je passe sans encombre. Le truc, c'est de garder un air assuré comme un habitué, ne pas croiser leur regard et avancer fièrement.
Un embranchement, une station d'essence, j'hésite et me repère. J'étais là le dimanche précédent mais Valentin, le chauffeur, était au volant et connaissait le quartier. Cette fois, seul, c'est plus difficile. La route sillonne. Le centre ville est déjà à plus de 25 kilomètres. Je reconnais le coin des «changeurs». J'y avais fait une transaction lors d'une visite précédente. Un change de dollars en francs congolais, le taux n'avait pas été bon mais peu importe aujourd'hui, il faut se retrouver. Ca y est, c'est là. Il faut tourner à gauche, passer devant l'hôpital en construction et continuer. Je vois la gargote, la «N'ganda» dénommée «la N'djiloise», c'est le point de repère pour entrer dans le quartier. Quelques dalles permettent de traverser le large caniveau qui longe la chaussée principale. J'engage le véhicule avec prudence et évite un bourbier dans le sable gris en rasant ce poteau métallique planté comme une balise, c'est l'essieu arrière d'un camion foncé droit dans le sable. Est-ce pour marquer la limite d'une parcelle ?
Ce signal vertical comme un totem me remémore le trajet parcouru il y a une semaine. L'avenue en sable est bordée de petites constructions en blocs de ciment, des baraques aux toitures en tôles. Je reconnais quelques commerces aux devantures colorées : «Rien que la prière», «A la grâce de Dieu» et ce mur où il est peint «location de robe de mariage, manche longue, manche courte, chez maman Alpha».
"Rien que la prière", c'est ce que les gens du quartier pensent, c'est sûr à voir tant de banderoles et de panneaux appelant ainsi le passant. La prière, s'en remettre aux forces extraterrestres, intergalactiques, c'est probablement la seule solution pour garder un peu d'espoir ici dans ces communes de Kin. Pour moi, le mécréant, me voilà dans un autre monde. Je suis comme un martien dans ces confins. Et bientôt, c'est là qu'il faut rentrer dans une étroite ruelle et dépasser la parcelle d'une nouvelle communauté mystique comme il s'en implante tellement dans la ville. Voilà la maison de Jean-Marie dénommé Moke fils, c'est une toute petit bâtisse. La façade montre deux petites ouvertures avec des volets en bois de guingois, pas de vitre, pas d'enduit. Les blocs gris apparents délimitent deux petites pièces. En prévision de ma visite, les tableaux ont été accrochés à l'extérieur, dans la cour, au mur de la parcelle. Sapin, son fidèle ami, l'élève de Chéri-Cherin, est aussi là. Nous nous faisons l'accolade. C'est front contre front, à gauche, à droite, encore à gauche. Se toucher pour mieux se parler.

Je rentre dans la maison saluer la maman, mère d'un deuxième enfant, un petit garçon qui a été dénommé «derouck». J'étais en Europe lorsque Jean-Marie m'a annoncé ce choix par un message internet depuis un cybercafé. J'avais alors tout de suite répondu : «Pourquoi as-tu donné mon nom de famille ? Il est réservé à ma descendance: mon prénom, c'est JP, appelle ton fils JP ou Pierre ou Benoît». Le message était resté sans suite.
J'aurais dû être appelé Pierre. J'ai plus de 50 ans et il y a quelques mois, ma mère m'a confié qu'elle avait souhaité que mon nom soit Pierre. Et maintenant, on m'appelle de ce nom composé, "Jean-Pierre". C'est le frère de mon père qui avait amené mon père, Albert, à m'appeler "Jean-Pierre". Tout s'était passé très vite à la maison communale. Et maintenant, c'est trop tard, plus moyen de changer de prénom.

Au bout de ces chemins de sable, lorsque je suis arrivé dans la parcelle, tout de suite, Moke fils m'a pris à l'écart et m'a dit «nous ne pouvons pas changer le prénom du petit, tout le monde dans la parcelle l'appelle déjà "derouck", comprenez-moi». Ils sont nombreux dans la parcelle, peut-être 14, 15 ou 18 personnes. En effet, ce n'est plus possible de changer le nom du petit nouveau venu. Résigné mais avec un peu de fierté, j'accepte. Le petit est beau et costaud, bien en chair. La maman, pas très grande, a un visage angélique. Elle est souriante. En septembre, lors d'une visite précédente, elle avait préparé le repas de midi : du poulet accompagné de pundu appelé aussi saka-saka, ce sont les feuilles de manioc pillées avec un petit goût amer d'épinards. J'aime vraiment ce plat. Le tout était arrosé de Skol, la bière qui a du succès à Kinshasa.

Moke et Sapin présentent leur travail. Les toiles en cours aux couleurs vives sont accrochées aux murs de parpaings gris qui ceinturent la parcelle. Dans une toile de Moke, plus longue que haute, les personnages à peine esquissés se précipitent dans un véhicule, c'est la malédiction du transport. C'est le quotidien à Kinshasa : en fin de journée chacun cherche à embarquer dans un taxi-bus et tente de rejoindre sa famille. Dans la petite cour de sable battu, Moke fils reprend sa place au milieu de la parcelle devant la toile en cours. Celle-ci est appuyée, en guise de chevalet, sur une petite table et un arbre chétif, un citronnier presque sans feuille. Le siège est celui de son père, un fauteuil de bureau qui tourne. C'est le seul objet qui lui est revenu. Que lui reste-t'il de son papa outre les souvenirs de sa mémoire ? Quelques photos toutes froissées, celles du passage de Titouan Lamazou et ce tabouret pivotant. Je prends deux photos et dessine le tabouret. Il fait chaud, humide et chaud, le papier du carnet de croquis colle sous la paume de la main. Les enfants du quartier aujourd'hui endimanchés qui passent dans la ruelle, s'arrêtent et regardent les peintures et ce blanc qui dessine. Des yeux grands ouverts, des mots susurrés et des sourires chez ces petits qui sont en chemin. Ce sont des moments en quelques sortes volés au temps, ni du bonheur car trop de détresse, ni de la joie car trop de misère mais un petit émerveillement de voir que le quartier, la rue est le sujet d'une toile, de plusieurs toiles et que l'on s'en réjouit. Ce n'est pas rien. L'heure avance. Maître Chéri-Cherin nous attend. Il est temps de partir et de le rejoindre. D'ailleurs, Chéri-Cherin vient de téléphoner à Moke fils pour s'enquérir de notre heure d'arrivée. Nous nous embarquons dans ma voiture de location, un véhicule tout neuf, bleu métallisé. Le petit groupe se met en route vers la parcelle du maître. Un dernier regard vers la maman qu'on laisse dans la petite maison avec devant elle les jours incertains de son mari artiste.
A peine en route, Sapin demande et insiste pour que l'on passe chez lui «ce n'est pas un grand détour» dit-il. « D'accord, allons-y » et je quitte la «prince». Sur les indications de Sapin, on traverse un ancien terrain de football transformé en champ de manioc. A Bruxelles, mes parents me racontaient que les parcs en 1940, pendant la guerre, étaient devenus des potagers. Ici, c'est la même chose, la survie.

Sapin indique le chemin et le véhicule s'arrête devant la clôture de la parcelle où il loue une annexe. C'est une pièce toute petite, deux mètres sur trois. S'il a voulu m'amener là, je pense que ce n'est pas tellement pour me montrer sa modeste chambre où il vit avec son épouse et son fils «Varsovie». C'est plus certainement pour montrer au quartier que des blancs passent chez lui et que lui, le peintre, l'artiste, il commence à être connu. Il est reconnu et eux, les voisins, ne le sont pas.
Il travaille dans la petite cour en face de sa chambre et s'il pleut, il faut tout rentrer dans quelques mètres carrés. La toile qui est en cours, est un grand format, elle montre des personnes habillées avec recherche et excentricité, des sapeurs et un petit enfant. C'est son fils Varsovie que Sapin a mis dans son tableau.
Les sapeurs, ce sont les maîtres de la SAPE, la Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes. Après quelques salutations, tout le monde réembarque et le véhicule repart.
Dans la voiture, je demande «mais pourquoi as-tu appelé ton fils "Varsovie"» ? Sapin me répond «c'est pour le pape». Etonnement, «le pape» ? «Oui» répond Sapin « je croyais qu'il était né à Varsovie et puis on m'a dit que c'était Cracovie ». Un grand fou-rire. «Varsovie» tant mieux, c'est plus simple que «Cracovie».
Sapin est de bonne humeur, il rit facilement. Mais d'où lui vient ce nom ? Est-ce Sapin, le sapeur ? En effet, il peut prétendre à être membre de la SAPE. Il est toujours bien fringué. Je m'entends bien avec lui qui aime tellement dessiner, il a un sacré coup de crayon le gaillard. Il croque avec aisance. Il nous raconte que son prénom, c'est son père qui lui a donné le nom de son patron.

Nous traversons la route à quatre voies menant à l'aéroport. Le groupe arrive dans le quartier "sans fils" où habite Chéri-Cherin. La rue en terre avec le grand trou plein de boues a été contournée et le véhicule s'est enquillé dans diverses ruelles de sable. Il a fallu manoeuvrer habillement et s'écarter pour laisser passer un gros camion, surplus de l'armée américaine, qui donnait l'impression de ne pas avoir de frein. Le véhicule est arrivé à un embranchement, celui de la grande rue où le maître habite depuis quelques jours. On voit au loin Chéri-Cherin, il nous attend devant sa porte. Il est décontracté, en short et en babouches. Il nous invite à passer le portail métallique pour entrer dans la parcelle. Les toiles des uns et des autres sont là, accrochées au mur pour notre visite comme chez Moke. Le secrétaire de Chéri est également là. Il y a aussi le jeune élève, Trésor Chérin et l'ancien compagnon, le maître Shula. Je ne l'ai plus vu depuis longtemps. Shula habite un quartier difficile d'accès. C'est presque impossible d'y arriver en voiture. Les kinois appellent ce quartier « chine populaire». Ce sont des marécages en bordure du fleuve où on y cultive du riz et où, chaque année, les habitants sont inondés, oubliés de tout le monde.

Au milieu de la cour une coccinelle bleu roi, une Volkswagen. Sur le toit, deux phares lui font comme des oreilles de Mickey. C'était la voiture de Moke père et Chéri-Chérin l'a racheté au fils. La Volkswagen, à Kinshasa, dans les années 80, était souvent la première voiture qu'il était possible d'acquérir. D'ailleurs dans ce tableau de 1982 qui est là-bas en France, Moke père a peint cette Volkswagen. Une VW dans la cité s'arrête devant un enfant qui joue au ballon dans la rue. La VW est bleu et derrière, il y a un camion en bon état. Des enfants reviennent de l'école, ils sont bien habillés, leurs chaussettes blanches sont bien tirées. Vingt cinq ans après, Moke fils a pris la relève, les scènes qu'il dépeint, c'est maintenant le chaos, la malédiction des transports, les camions surchargés. Les chaussettes ne sont plus blanches.

Nous regardons les toiles de Chéri-Cherin. Sur le chevalet, la toile commandée il y a à peine quelques jours est là. La commande parlait simplement de décrire une ambiance nocturne et voilà cette femme dans la cohue qui traverse la rue. Une dame en pantalon et au chemisier décolleté téléphone dans la nuit au milieu du brouhaha, de l'embouteillage et des bagarres, celle des "shégues", les enfants des rues, et des policiers. La toile s'intitule «Kinoiseries, clochardisation d'une génération». La belle et ses ongles vernis et ses bijoux et son jeans moulant est toute préoccupée de téléphoner à un ami, à un amant, sans s'occuper de ce qui l'entoure.

Chéri-Chérin proclame «je veux à nouveau épater les amis de l'association des peintres populaires et je leur réserve encore une surprise ». Sa toile sera dans 3 jours au vernissage d'ouverture de la galerie «Agab», la galerie que Maître Bodo ouvre avenue Kabinda. La rue n'est pas loin du centre ville, les amateurs pourraient peut-être bien pousser jusque là. La cérémonie d'ouverture, c'est ce mercredi. J'y serai.

Chéri-Chérin tient un bout de tissu et de l'ouate molletonnée dans sa main.
«Ce sera le chemisier, la poitrine de la femme».
Je lui dis «attention, arrête-toi à temps».
«Je vais montrer aux autres que je suis toujours en avance».

Le voilà qu'il inclut des collages et se démarque. Chéri Cherin a le dos ramassé, le crâne rasé et une moue des lèvres un peu agressive comme un chasseur aux aguets. Le regard va de gauche à droite. Quand il parle, c'est lentement et d'une grosse voix. Les mots s'enchaînent dans de longues phrases et il est écouté. Shula, tout maigre, est souriant. Les élèves sont là et savent ce qu'ils ont à faire pour aider leur maître.

Ces peintres matent la ville, la nuit, les transports et transforment ce chaos kinois en images. Chéri vient récemment de déménager. Dans son ancienne parcelle, les murs de clôture étaient constellés de touches de couleur. Elles marquaient les contours de toiles qui avaient été tendues à même les blocs de ciment. Il y avait un grand arbre, un vieux manguier à la houppe généreuse. Il donnait de l'ombre aux élèves. Chéri Cherin, c'est le maître, comme autrefois, il y a très longtemps, à Bruges ou à Gand. Et puis Chéri m'appelle et m'invite à l'intérieur de sa demeure, la chaleur est moite, aucun courant d'air, rien. S'il m'a ainsi convié, c'est pour parler du prix de la toile en cours, il me faut négocier, c'est la règle. Les conditions "météo" ne m'avantagent pas, je lui dis que c'est encore prématuré, que la toile est loin d'être finie, etcetera. Mais il faut conclure et nous convenons d'un prix pour la toile finie. Je lui donne une avance.

Retour au soleil, dans la parcelle, je photographie les amis. Dans un coin du terrain, le secrétaire remplit des papiers avec Sapin, Moke et l'élève Trésor, c'est une candidature pour une exposition à l'étranger, une nouvelle tentative. Devant les toiles des uns et des autres, chacun y va de son commentaire. Et puis à la demande de Chéri Cherin, Sapin imite Mobutu, en français, en lingala, c'est un grand éclat de rire.
La maîtresse de maison a soufflé sur le makala, le petit feu de braise où cuisent des chenilles. Elles seront mélangées au pundu, tout le monde se régalera ce soir mais je dois rentrer, la route est longue pour revenir au centre ville.

La nuit va bientôt tomber, comme ça, d'un coup comme chaque soir sous l'équateur. Ici, il n'y a pas ce moment où la lumière hésite, où l'on voit la journée se terminer, où les ombres s'allongent, où l'on s'apaise. Ici, c'est brutalement du soleil à la nuit et toujours la chaleur. Je demande à prendre la route, par petits pas, je demande à m'en aller. La pénombre s'épaissit, il est temps de repartir. Je remonte seul dans la voiture. Les amis, Moke fils et Sapin, restent chez le maître. Sur le grand axe, le trafic est plus que jamais emmêlé. Le long du boulevard de Limete, une avenue à quatre voies, les «foula-foula» jaune, rouge, orange aux fenêtres découpées dans la tôle roulent, progressent dans des mouvements browniens. Ils avancent, s'arrêtent, repartent. Les aides-chauffeurs debout en équilibre sur un reste de pare-chocs se retiennent aux petites gouttières des antiques combi Volkswagen. A chaque arrêt, ils crient inlassablement la destination et tapent sur la carcasse du véhicule pour annoncer le départ. L'air est gris-bleu, c'est un mélange de fumées d'échappement de véhicules en mauvais état et de poussières. Le brouillard est percé par les phares blancs des véhicules. Parfois un camion avec une seule lumière apparaît tel un cyclope. Les échoppes des petits commerçants s'installent le long des rues et des avenues. Les lampes à pétrole s'allument. De longues bandes ne sont plus éclairées. On parle de coupures mais c'est le délestage. Il n'y a que le scintillement des petites flammes qui éclairent des devantures faites de quelques planches. On déleste partout, tout le temps, pour l'électricité, pour l'eau, pour les repas en famille.

Au volant, dans la lente cohue du boulevard encombré, je songeais. La vie, c'est probablement trois choses : la joie d'être en vie, l'amour et la liberté. Mais chacun à son tour en est délesté petit à petit jusqu'au délestage final, sans rémission. Depuis longtemps, je savais que l'amour est fulgurant. Je n'ai plus la liberté ou à peine. Et pour la vie, une mélancolie vient en émousser le goût chaque jour un peu plus.

Fatigué, je rejoins l'hôtel, le Grand Hôtel, de l'autre côté du Boulevard du 30 juin. Ce boulevard, c'est comme un no man's land, une frontière, un fossé qui séparerait d'un côté l'énergie, la débrouille et l'effervescence de la cité et, de l'autre côté, les restes d'un monde éthéré, un monde où tout irait bien. Un monde où chacun se persuade que tout va bien en entrechoquant les verres de «long drinks» les samedis soirs dans de grandes villas où les pas résonnent. Mais aujourd'hui, ces maisons sont entourées de murs surélevés à de nombreuses reprises, à chaque période de trouble. Plus rien ne va. Les verres qui se cognent, sonnent creux et les ambassades ne résistent plus. Au-dessus des murs déjà maintes fois rehaussés, il a été ajouté du fil de fer barbelé et puis il a été électrifié, quelle sera la prochaine étape?

Au Grand Hôtel, ma chambre, c'est la 824. C'est là que je demande toujours à rester. La grande baie vitrée donne sur le fleuve Congo, cette énorme masse sombre qui avance sans répit, pour s'engloutir dans les rapides à la sortie de la ville. Un pécheur sur une longue pirogue flotte dérisoire. En face, c'est Brazza, comme une bourgade de Kinshasa, avec ces bâtiments éventrés par les obus. Ce sont les deux capitales du monde les plus proches, à peine une encablure mais tellement de difficultés pour passer de l'une à l'autre.

Seul dans cette chambre, au 8° étage, dans la moiteur, face au fleuve, je suis las, sans énergie. Se déshabiller, enlever cette chemise collante, prendre une douche. Il faudrait charger sur l'ordinateur les photos numériques prises dans la journée, écrire quelques notes pour se rappeler ces moments. Mais rien, pas moyen, difficile de reprendre souffle, je suis fatigué de cette traversée de la ville. Je traîne après la douche dans la chambre qui est pourtant climatisée, j'allume la télé, par dépit. Un programme à la noix, j'arrête, je coupe. Je me demande où aller manger. A midi, c'était un sandwich. Ce soir, où aller ? J'irais à nouveau là-bas, au "Baobab", ce restaurant camouflé au milieu des villas à la N'gombe, le long de l'avenue de la Justice. J'y suis déjà venu quelques fois. Ce n'est pas loin du Grand Hôtel. Le patron, un ingénieur frigoriste congolais, s'occupait de maintenance dans les hôtels de la chaîne Intercontinentale. Il s'est reconverti et a ouvert ce restaurant. A la cuisine, c'est son épouse, une petite dame d'origine mauritanienne.

Quand j'arrive, le gardien du parking du restaurant, un homme de courte taille, râblé me reconnaît. Je lui demande si les musiciens sont déjà passés. «Non» me dit-il en ajoutant sur un ton interrogatif «bien garder ?». C'est une des phrases rituelles des gardiens de parking, ces pauvres malandrins toujours souriants. J'acquiesce et je sais qu'à la sortie le gardien me confirmera «j'ai bien gardé». En échange, il recevra quelques centaines de francs congolais comme c'est l'usage. Déjà, je suis entré dans la parcelle et je m'installe sous une des paillotes. Il n'y a pas grand monde. La serveuse, Yvette, s'approche et prend la commande. Ce sera du riz et du poisson. Comme l'autre jour, j'ai amené un journal que je pose sur la table. Yvette a un sourire triste, elle est fatiguée. Je lui demande si cela va. «C'est dur, je suis seule pour le service». Elle habite certainement loin. Il n'y a plus de transport à Kin. Je sais que du temps passera avant qu'elle ne se retrouve sur une natte pour essayer de dormir, de récupérer et d'attaquer le lendemain pour aller gagner son pain quotidien.

En attendant l'arrivé de la commande qui tarde, je suis songeur, absent. Le journal reste plié sur le coin de la table. Le service est lent. C'est dimanche, je commande «un mazout», «un whisky coca». J'ai fais un dessin chez Jean-Marie Mossengo, Moke fils. Un dessin, pas plus, et c'est le seul que j'aurais fait de toute la semaine. Ma pensée divague et je me rappelle ce dessin fait chez Sim, il y a peut-être plus de deux ans.

Chez Sim, c'est un tout petit bâtiment le long d'une avenue bruyante et toujours embouteillée, l'avenue Bokassa qui mène au grand marché. Une construction comme il y en a de nombreuses à Kinshasa. C'est l'atelier de Sim Simaro, celui qui se désigne prophète de la peinture populaire. Il a peut-être raison car il en était l'un des précurseurs. Sim et moi, nous nous connaissons depuis plus de 25 ans. Sim a toujours peint. A quelques mois près, nous avons le même âge. Est-ce cela qui nous lie ?
En guise d'entrée, un tout petit espace délimité par une cloison en contreplaqué et ensuite une pièce en longueur, 2 mètres de large, 6 mètres de long, pas davantage et deux petites ouvertures donnent sur la cour en terre de la parcelle voisine. Des volets en tôle permettent de barricader l'atelier la nuit. Les murs sont maculés de multiples taches de peinture. Deux tables, une vielle armoire métallique comme on en trouvait dans les vestiaires des usines, c'est tout le mobilier du petit local. J'étais en face de l'une des baies. Le cadre métallique qui soutient le volet en tôle encadre l'épave d'une Mercedes dans la lumière au milieu de la cour de la parcelle voisine. Une ampoule au bout d'un fil pend et oscille lentement dans un petit courant d'air. C'est comme un tableau. J'en fais le croquis debout dans l'atelier de Sim, dans la chaleur et c'est de cela dont je me souviens ce soir.
Lorsque j'ai fait ce croquis, Bill, le peintre de Brazza, était là. Bill et Sim parlaient ensemble. Bill a ensuite demandé, bien plus tard, une trace de ce dessin. Il a été scanné et envoyé à Brazza. Elle en fait un tableau. Elle y coud et entremêle des morceaux de toiles de lin vierge reçus de Francis Mampuya. La toile dessinée et cousue sera quelques mois plus tard à l'entrée de son exposition à Kinshasa.
Au démontage de l'exposition, Bill offrira cette toile à Francis.

Je me rappelle ainsi songeur les émotions croisées entre Bill Kouélany, Francis Mampuya, Sim Simaro et ce petit dessin. Nous sommes ainsi mêlés dans ce tableau aujourd'hui dans la petite maison de Francis, dans la pièce principale au-dessus d'un petit meuble rempli de livres d'art, de peintures.

Au restaurant le Baobab, les musiciens arrivent. Ils sont parfois quatre. Mais plus souvent, ils ne sont que deux, un guitariste et un chanteur. Le chanteur s'appelle Rodriguo. Il n'est pas de grande taille, il boîte. Son nom indique qu'il est peut-être originaire d'Angola. Il chante d'une voix douce et délicieuse des airs de jazz ou des chansons kinoises en rythmant la mélodie de la frappe de deux petits bouts de bois sonores. Comme un rituel, chaque soir, ils passent à deux, plus rarement à quatre et vivent de ce que les clients du restaurant leur donnent.

Je termine le repas. Coupure du courant, un nouveau délestage, des bougies sont allumées. Les musiciens s'en vont. L'addition est réglée dans l'obscurité et je rentre à l'hôtel. Comme convenu à la sortie du restaurant, le gardien s'approche, je le paye. Il me demande avec empathie si j'ai vu les musiciens. En guise de réponse, fatigué, je lui demande par provocation «connais-tu Wendo Kolossoy ?». Sans hésitation, le gardien me répond «Oh oui, j'habite dans son quartier» et il me donne l'adresse avec précision. Après un arrêt et un instant d'étonnement, de surprise, je note sur un bout de papier l'information. Déjà je regrette d'avoir été provocant, je me sens ridicule. Comme cela, par hasard, le gardien a donné un renseignement difficile à trouver. C'est ainsi à Kin, tout le monde connaît tout le monde.

Demain, je rentre en France, c'est le retour. Le temps presse, la valise est à boucler. A la prochaine mission, j'essayerai d'aller à cette adresse, chez ce grand musicien des rumbas d'autrefois et à nouveau à la mode en Europe, nostalgique des airs du passé. Il est tard. Il faut rentrer, plier les affaires, empaqueter. Je manoeuvre la voiture et m'enfonce dans une nouvelle nuit noire de Kin la belle.

 

 

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