Journal de bord
Atelier Critique, île de Gorée, Mai 2008

Humeurs du Matin (4)

 

« J'ai rencontré des artistes outrés ». Roger-Pierre Turine
plus question de gloser sur les ratés d'une Biennale avortée. Puisse celle de 2010, nulle et non avenue. Enfin libre et responsable, le Dak'art à venir se doit de rectifier le tir, vite et bien. Je ne voudrais toutefois pas clore le chapitre de nos récriminations sans pointer du doigt d'insoutenables, insupportables, égarements de parcours. Des écarts indignes de tout événement qui se respecte et plus, encore, respecte ses chevaliers servants.
Quatre exemples me serviront d'exutoire. Grand prix LS Senghor avec Ndary Lô, Mansour Ciss a vu son installation « Le laboratoire de déberlinisation » amputée aux trois-quart de sa raison d'être un dialogue entre l'art et la rue. Réduite à un rôle postiche dans l'enceinte du musée, son oeuvre a manqué sa cible populaire dans les rues de Dakar faute d'obligeance des organisateurs.
Les cinq témoins d'horreurs récurrentes de Freddy Tsimba, « elles viennent de loin » ont été contrariées, vidées de leur suc et urgence, par une mise en scène totalement contraire aux desideratas d'un artiste (photos à l'appui de ses consignes) qu'on cru bon d'inviter à la fête deux jours après son inauguration.
Présenté comme un vulgaire facteur de tableaux, Ibrahima Niang avait prévu une installation autrement dynamique et réflexive, multimédia et contemporaine qui, si elle fit les délices de sa participation à l'exposition de la gpoa de Bruxelles aux 4 Vents, amputer sa participation à l'exposition internationale d'un prolongement indispensable.
Enfin, comment taire cet affront fait à la jeune auteur de la moitié des biographies du catalogue, amputée à son insu, par une main indigne, de sa vérité, cette écriture qui lui ressemble et pour laquelle elle avait été invitée à se donner corps et âme en un temps record. Un crime que cet acte barbare. Et ça, Ndeye Rokhaya Gueye ne le méritait pas.
Pour tous ces faits de lèse-majesté, j'exige réparation !

 

« La parole de l'homme en marche ». Pierre Jaccaud
Dans l'immobilité, à l'ombre de l'Institut français, nous avons échangé avec Ndary Lô. L'artiste est un sage. Rien n'est gratuit dans ses choix et son parcours est en phase avec l'histoire de l'art.
La lumière du matin à Gorée et le chant des oiseaux sont immuables.
Nous mettons un terme aujourd'hui à l'atelier en désignant les lauréats.
Bon vent !

 

Mercredi 14 mai 08
Moulim EL Aroussi

La rencontre avec Ndary Lo était pour moi un moment important. J'ai apprécié la lucidité de l'artiste qui se démarque avec beaucoup de maîtrise du folklore sans toutefois renoncer à la tradition. C'est l'exemple même de l'artiste contemporain qui tout en s'inscrivant dans la démarche universelle recompose inlassablement son oeuvre à partir d'éléments locaux. C'est l'une des rares fois où j'ai eu l'envie d'écrire sur un artiste après l'avoir écouté. Je suis souvent sceptique concernant le discours des artistes sur leurs oeuvres mais là j'ai senti que j'étais devant une véritable démarche contemporaine.
Le soir je suis allé à l'exposition performance de Diba ; son oeuvre tente une réflexion sur le nombre et il traite cette problématique au moyen de l'accumulation, de la répétition et de l'automatisme. Dommage le lieu n'était bien adapté à ce genre de manifestation, l'exiguïté de l'espace n'a pas permis l'interactivité normalement indispensable dans ce genre de travail.
Après un passage dans un foutoir officiel nigérian je suis allé, en compagnie de Rokhaya et Christine voir l'installation de Dicko. Je crois que ce garçon n'a pas encore pu profiter de sa propulsion dans le monde de l'art contemporain. Il lui faudra apprendre à réfléchir au lieu de rester sur l'émerveillement devant la trouvaille et l'anecdote.
Mercredi 14 mai : j'évoquais hier la vidéo Biko's Children que Christine, Raphaël et moi avions cru réalisée par la Sud-africaine Sonya Rademeyer, tout simplement parce que cela était indiqué sur le cartel placé à l'entrée. En regardant cette vidéo, je ne savais pas qui en était l'auteur hormis qu'il était sud-africain. Mais j'étais intimement convaincue qu'il ou elle était noire. C'était pour moi d'une telle évidence que je ne me l'étais même pas formulé.
Ce n'est que le lendemain en discutant de ce travail qui m'avait bouleversée avec Christine et Raphaël, que j'apprends que l'artiste est blanche. Cette information me perturbe quant à mon regard sur une oeuvre et quant à ma manière de l'appréhender. Je m'interroge sur les raisons non objectives - totalement liées à l'émotion que la vidéo a provoqué en moi - qui m'ont convaincue que l'artiste était noir.
Je reste sur ce malentendu.
Le soir je retrouve Christine qui m'apprennent que nous avions été induits en erreur par le cartel et que l'artiste - blanche - à laquelle nous avions attribué l'uvre sur Biko l'a informée qu'elle n'enétait pas l'auteur et que l'artiste qui l'a réalisé est bien noir.
Je me sens soulagée. L'émotion succitée par Biko's Children remonte.
Ce malentendu pose la question épineuse des cartels et des informations diffusées sur les artistes dans le cadre de la biennale et sur leurs conséquences.
Virginie Andriamirado

 

Son nom Ngoor
Ngoor est un patronyme dés lors impersonnel puisque que ça désigne tout le monde et pas quelqu'un en particulier. Lorsque nous devons par exemple interpeler quelqu'un que nous ne connaissons pas dans la rue nous disons par exemple « monsieur ». Ngoor est aussi dans le vocabulaire populaire sénégalais l'équivalent d'un « gaillard », un bonhomme.
Ngoor de son vrai non Ablaye Niokhor Bob incarne beaucoup de sagesse. Du haut de sa trentaine il en parait tellement plus vieux. Et dés qu'il s'agit de son travail, il devient hermétique et se braque.
Discours sur un discours ! Redondance !
Il ne sent pas non plus le besoin de donner des titres à ses oeuvres.
Son travail plastique est axé autour d'une quête de la vérité de l'être, de la vérité de soi. Il peint sensiblement la part humaine et animalière qu'il ya en chacun d'entre nous et qui détermines nos conduites de tous les jours. Il peint aussi par nécessité spirituelle et existentielle. Le fait de s'adonner à une pratique artistique est un prétexte pour une élévation spirituelle.
L'artiste se sent si seul, il ressent une profonde solitude, ce qui est vrai
La démence est le sujet privilégié de son oeuvre.
Ndeye Rokhaya Gueye
Dakar le 14 mai 2008