Journal de bord
Atelier Critique, île de Gorée, Mai 2008

Humeurs du Matin (1)

 

Moulim El Aroussi. Ecrit le dimanche 11 mai
... Je me suis arrêté sur une installation vidéo, mais deux choses m'ont un peu gêné : les alcôves où l'on s'y sent complètement emprisonné et le mélange des propos dans la présentation des travaux. Je suis toujours dans le « In », j'ai des difficultés à trouver les noms des artistes, des difficultés à m'emballer pour une oeuvre. Notre marche sera longue et notre parcours truffé de surprises.
La salle du design n'est pas mal arrangée, elle est loin du tumulte officiel et elle regroupe un ensemble de créateurs presque homogènes.
J'ai tout bouffé par les yeux, j'attends que passe la désillusion d'hier pour pouvoir juger. Je prends des notes, j'écris et m'embarque dans l'aventure du « Off ».
Enfin une exposition bien présentée avec une oeuvre qui éveille réellement mon interrogation. Dans le groupe, quelques points de vue se rapprochent, s'entrechoquent, parfois, mais ils sont tous d'accord sur un fait : la récolte de cette année est bien maigre. Je ne peux que les croire car ils sont (la majorité) des habitués de la biennale. Leurs propos qui tendent à consoler quelque part ne m'enlèvent pas ce goût amer de la frustration. Nous avons marché toute la journée sous un soleil de plomb, nous avons sillonné les rus et les ruelles de plusieurs quartiers de Dakar à la recherche de quelque chose qui puisse assouvir notre soif d'émerveillement. Encore aujourd'hui, le plaisir est suspendu, je m'en suis sorti avec une fièvre carabinée. Je suis alité ce matin, mais j'irai tout à l'heure à l'exploration du Off dans l'île de Gorée où nous résidons.

 

Virginie Andriamirado
Arpenter le Off pour trouver le souffle manquant dans le In.
Traversée hasardeuse de la ville au gré des expositions annoncées dans le programme du Off.
Beaucoup de portes closes. Par des portes dérobées, quelques travaux se dévoilent, posés au sol. Ils ne donnent pas envie de revenir.
Le off peut réserver de belles surprises. Il n'y aura pas de révélateur ce jour-là. Les « classiques » poursuivent leur trajectoire. A la librairie des Quatre Vents élevée sur l'avenue Cheikh Anta Diop, à la lisière des quartiers Mermoz et Ouakam, des artistes belges et sénégalais dialoguent autour du dessin. Parmi eux, les figures hybrides de Solly Cissé épinglées sur de grands panneaux blancs. Un monde se joue, fantasmé, habité, blessé. Le trait est sûr, parfaitement maîtrisé. L'univers de Solly est intact.
Découverte d'une installation de Piniang, dont on apprend qu'elle faisait initialement partie d'un projet d'installation pour le In. Résultat : pour l'Ifan, seules trois toiles ont été présentées selon un parti pris de sélection arbitraire. Banalisées, vidées de leur substance, elles semblent perdues sur les murs du musée. L'autre partie de l'oeuvre amputée est présentée à la librairie des Quatre Vents. Là, l'installation de colonnes sombres évoquant la noire poésie des villes, mentalement reliée aux toiles présentées à l'Ifan, permet d'appréhender le projet initial de l'oeuvre de Piniang dans sa globalité et de lui donner sens. Comment peut-on ainsi amputer une oeuvre et n'en présenter qu'une partie dans la sélection officielle ?
Du point E à Mermoz en passant par le quartier de Ouakam, des espaces d'exposition visités, aucune oeuvre ne se révèle. Au centre socioculturel du point E, une toile mal entourée par des tableaux saturés de rouge, réalisé par le même artiste force le regard. Composée de carreaux assemblés, elle laisse apparaître trois visages d'un même personnage dont elle restitue les émotions nées d'un sentiment de peur. Issu de la promotion 2005 de l'Ena (Ecole nationale des arts), le travail de Barkinado Bocoum manque encore de maturité, mais il a peut-être un sillon à tracer. De même Ngoor, jeune plasticien sénégalais dont une toile est présentée au musée Boribana. Une toile ne suffit pas à révéler un artiste et à poser un univers.

 

« Une journée accomplie » Pierre Jaccaud
En attendant la chaloupe, chacun écrit son billet matinal.
Le geste d'écrire avant la longue marche ! La corne de brume qui se mêle au tintamarre des oiseaux, loin de la confusion.
Le parcours que nous avons emprunté était aléatoire, d'un taxi à l'autre, d'une rue à l'autre, des bureaux, magasins, lieux de vie, d'études des endroits improbables déjà ouverts ou déjà fermés.
Le « Off » devrait être le ferment des inconnus, voir des refusés et solliciter la surprise, avoir le débat ? Fi de tout cela, au contraire, nous rencontrons des travaux pratiques souvent infantiles, mais nourris de bonnes intentions.
Nous avons poussé notre quête loin, très loin, jusqu'à l'hôpital psychiatrique et là le symptôme était flagrant le rien, le vide, un « en attendant Godot ».
L'éclatement, la multiplication des lieux rend la promenade du curieux problématique.
Le spectateur est pris dans le dédale citadin et c'est finalement entre... que les choses se passeraient
La rue africaine offre un spectacle permanent. Tous les sens sont sollicités par le quotidien organisé comme une vaste installation.
Les volontés plastiques dites artistiques sont souvent décevantes en comparaison, mais malgré tout, toujours ce bonheur du quotidien et me vient à l'esprit cette réflexion de Robert Filliou « l'art c'est ce qui rend la vie plus belle que l'art ».

 

« Voir et revoir. » Chrsitine Eyene
Dimanche matin. Déjà le fil du temps se perd. A rebours. Inauguration vendredi 9, privilège pour l'invité et le visiteur venu de loin, de goûter à la primeur de l'oeuvre, avant qu'elle ne soit chargée du mot, de l'interprétation, qu'elle ne soit confrontée au regard, à l'analyse critique et qu'enfin elle s'inscrive dans l'histoire de l'art.
Mais privilège qui n'est que subterfuge. Car j'ai beau regarder, je ne vois rien ! L'expérience sensorielle, rétinale, est obstruée par la cacophonie. Les paroles des nombreux visiteurs, les tambours de la cérémonie d'ouverture, couvrent la bande son des installations. La scénographie, absente, voire honteusement négligée trahit l'intention - le dessein (il disegno Vasari)- de l'artiste.
Samedi 10 mai. Retour aux expositions. Pour voir cette fois.

 

« Freddy Tsimba, la famine ou menu sculptural ». Fortuné Bationo
Derrière les fourchettes et les cuillères, l'homme peut surgir, inquiet, dévasté, transformé. Après les hommes-douilles, Freddy Tsimba traque à cette Biennale une autre calamité, voisine de la guerre : la faim.
Et il a bien raison de remplir nos yeux de cette brillante actualité, avec des sculptures qui signent un accomplissement vertigineux. De cuillères et de fourchettes, d'hommes et de femmes chez qui l'estomac vacant est une pénitence journalière. Ils sont de plus en plus nombreux sous nos cieux à guetter le repas comme on guette le retour chez soi après un très long exil. Ayant abîmé leur dignité dans cette quête frénétique, ces crèves-la-faim n'ont plus d'autre visage que celui des morts-vivants. Une saisissante métaphore d'un mal qui gagne du terrain.

 

« Une affaire de décor ? » Roger-Pierre Turine
l'exposition de la Biennale digérée à gros bouillons de sueur interloquée, il nous restait à aborder un « Off » pléthorique, euphorique ? La journée il est vrai démarrait sous d'heureux auspices, l'exposition « belgo-sénégalaise » de la librairie des Quatre-vents à Mermoz, valant son pesant de traversée atlantique « du dessin à l'animation du dess(e)in » Tout un programme. Point de chauvinisme imbécile pour autant. J'ai beau connaître et pratiquer l'institution -la galerie de prêt d'oeuvres d'art de Bruxelles- depuis des lunes, le coup de soleil qu'elle a apporté à la Biennale 2008 mérite un coup de chapeau aussitôt assorti de saines réflexions.
Premier contraste frappant avec un « In » qui aurait pu bouleverser la planète : ici, ni surenchères abusives, ni fanfaronnades déplacées. Ni fourre-tout, ni chaos. A peine abordée, l'expo distille un concept, une architecture, un choix et un parti-pris éclairés. Elle se déroule comme une longue histoire du dessin à travers ses classiques, ses découvertes, ses audaces, ses démonstrations, ses expressions rénovées, développées, d'aujourd'hui à demain déjà. Du papier à la ligne d'une ardoise, de la sculpture à l'installation, au film d'animation. Une ligne graphique, une ligne de vie. Réalité, poésie, musique, prière. Loin d'être vide de sens, sinon vide de tout, cette exposition exprime le grand tout d'une pensée qui, au travers de sa diversité d'expressions, salue l'âme humaine et ses complexités. Travaux de jeunes et de moins jeunes, d'aînés reconnus et d'étudiants en veine de reconnaissance. Ni ghetto, ni prééminences. Des artistes qui se rencontrent. Une réelle exposition n'est évidemment pas le fruit d'un hasard. Elle transpire sa maturation dans le choix et le respect des oeuvres, forme et fond. L'un ne va jamais sans l'autre ! Ce qui explique le couac de tant de propositions, lors de tant de biennales et d'autres foires d'art contemporain, victimes de la vacuité inhérente aux travaux sans âme qu'on croit, parfois, justifiées par leur seul exploit formel. Funeste erreur !
Une expo -comme une biennale d'ailleurs- se pense, se conçoit, se réfléchit, s'articule autour d'une suite d'impératifs et d'originalités.
Je dirai donc pour conclure ce trop long exercice de mise en forme du digest d'un jour trop long, que l'exposition « Du dessin à l'animation du dess(e)in » rayonne par ces mille facettes dont peut s'enorgueillir une entreprise menée à bon port. Petite, modeste, tranquille, mais généreusement habitée, lucide, volontaire, elle s'impose, en impose, ennoblit l'expérience artistique de valeurs ajoutées.
Et triste à dire, si l'on veut bien suivre cette logique, somme toute élémentaire, la biennale internationale de Dakar 2008, contraste affligeant, s'écrase, elle, tel un carton pâte !
A quoi bon un village des arts, un salon VIP, un point presse, accréditations et faux semblants, quand un décor illusoire s'y pare de pacotilles A de trop rares exceptions près, elles-mêmes étouffées sous ce trop-plein de bon à rien !
Nous aimons cette biennale, mais son édition 2008 a failli sur toute la ligne. La faute à qui, la faute à quoi ?
Quand un Etat se mêle de culture et d'art, l'échec qualificatif, tôt ou tard, frappe dur et sec. On le prévoyait depuis des années déjà. L'édition 2006, la meilleure de toutes, n'aura pas réussi à élever le niveau du débat, lancinant : à quand une biennale libérée de ses entraves administratives et politiques ? La réponse, deux ans plus tard, est claire : le pouvoir sénégalais s'est désormais offert la biennale qu'il mérite, lamentable et tragique. Et tant pis pour lui !
Le « Off » la sauverait-il ? Au lendemain du pénible exercice d'une suite de visites à hue et à dia, je me pose une question dont la réponse m'afflige par avance. Hélas ! Mais je me trompe peut-être et, promis, je rectifierai le tir, s'il convient.