Entretien avec Joël Mpah Dooh,
réalisé par Adeline Chapelle, le 8 février 2007, à Apt:

(résidence du 5 février au 2 mars à la Fondation Blachère)

 

Sachant que durant 4 ans vous avez été avocat, l'art a-t-il été pour vous une révélation tardive, ou bien dès votre jeunesse une certitude ?

C'est impossible d'avoir une certitude pour l'art quand on est fils de fonctionnaire. Même si dans son subconscient on envisage de devenir artiste, il est quasi-impossible de l'envisager de manière formelle. J'étais intéressé par un certains nombre de choses, donc c'était peut-être une vocation.
Quand je suis entré au lycée, ce qu'il s'est passé, c'est qu'avec mon père on allait dans une librairie, on achetait des livres neufs. J'avais alors ma propre chambre, je classais les livres d'une certaine manière, j'allumais une lampe torche en face des livres, et je recréais ainsi la vitrine de la librairie. Pour moi, le plaisir des bouquins c'était d'abord le plaisir d'avoir ces images-là, posées devant moi. Au point qu'un jour j'ai utilisé une lanterne et cela a pris feu.
L'autre chose que j'aimais faire, c'était de me balader à Douala, dans les quartiers aisés, pour regarder l'architecture de l'intérieur des maisons. Donc le soir, je prenais le temps de me balader dans les quartiers, je regardais par les fenêtres et cela me faisait rêver. L'architecture, cette vue très plastique des espaces est quelque chose qui m'a beaucoup intéressé.
Puis, je suis arrivé en France, j'ai eu mon Bac, j'arrive à Paris, et je vais m'inscrire. Comme j'avais fait une série littéraire, pour mon père l'idéal était de faire du droit. Mais j'avais un ami qui lui s'inscrivait en architecture, et je me suis dit que ça me plaisait, sauf que je n'avais pas fait de maths mais je suis certain que j'aurais fait un bon architecte : j'ai le sens des lignes, des volumes, que j'ai acquis naturellement. Donc m'inscrivant en droit, je commence à m'intéresser à l'art. Je voulais travailler dans la périphérie de l'art, comme collectionneur par exemple. Après deux ans de droit, j'ai fait l'école supérieure d'assurance de Paris, puis l'institut d'assurance de Paris, mais j'avais envie de faire de l'art. J'avais un ami artiste, qui avait une vie passionnante, entouré de nombreuses personnes, cela me fascinait.
Puis, j'avais mon cousin qui était à Amiens, je me suis dit que j'allais y passer une année. J'y ai passé deux ans, à me former, faire mes expériences, et pendant ces années, on a d'ailleurs perdu ma trace. Mon père ne savait plus où j'étais, ce que je faisais.
A cette période, j'étais un fou de jazz. Tous les jours j'allais à la Fnac, j'achetais deux disques par semaine et donc, ça a nourri cet imaginaire, cette envie de créer. J'admirais surtout les instrumentistes dans ce milieu du jazz. Cela correspondait aussi au tandem Mitterrand-Lang, j'ai beaucoup d'admiration pour ces personnes. Ce sont ces personnes qui m'ont révélées à ce monde l'art. Cette discussion sur « faut-il ou non, mettre les colonnes de Buren là où elles sont » était quelque chose de formidable. Je rêvais d'une vie où je pouvais ne parler que de ça, or, ce qu'on me demandait était quelque chose de très pratique et formel.
Donc quand je suis rentré au Cameroun, je passais mon temps entre l'assurance et l'artisanat, cela a duré quatre ans, quatre ans de pénitence. J'ai alors eu une autre passion: les fleurs. Une passion, qui était une folie, j'avais un appartement rempli de fleurs.

 

Mais du point de vue de vos influences artistiques, Simon Njami vous compare à Rauschenberg, Motherwell ou bien Basquiat, alors que pour Michael Godfrey vous êtes l'héritier de Rodin, Klee, ou Kandinsky ; clairement, avez-vous des modèles ?

Il faut dire que quand on a vécu tout cela, forcément on a une masse d'informations, même dans son subconscient. Cela fait qu'en passant à la pratique on a toutes ces influences qui ressurgissent. Moi la révélation s'est faite en trois étapes.
D'abord pour moi, l'art c'était matérialiser le beau, l'esthétique, la plastique. J'ai alors peint des femmes très voluptueuses, des femmes africaines. Car j'avais rencontré un artiste sénégalais qu'on appelle Jacob Yacouba. Il a m'a ouvert sur une certaine quiétude, et une certaine marginalité que j'admire chez les artistes. J'allais tous les soirs voir ce qu'il faisait. Avec les problèmes financiers de la boîte pour laquelle je bossais, c'est la rupture.
Cette rupture tombe à un moment de crise politique importante au Cameroun, on passe de la période du parti unique au multipartisme. Cela entraîne une certaine liberté de dire les choses, de s'exprimer. Peindre devient alors plus qu'un espace de liberté, mais ma vie. De plus, j'avais la chance d'avoir l'avis de Jacob Yacouba.
Mais très vite, je me rends compte que ces femmes voluptueuses, cette figuration ne correspondent pas à mon tempérament. Je ne vois plus très bien où cela peut mener.
La deuxième phase est donc celle de l'affirmation d'une identité. C'est la période où je fréquente des gens qui étudient l'Egypte antique, l'Egypte nègre. Cette affirmation de l'africanité, de l'égyptianité, devient presque un combat militant. J'étudie alors les hiéroglyphes, je m'informe sur la vie des Pharaons. Il y a un véritable côté militant en disant « toutes les civilisations naissent et meurent, la nôtre est née, puis morte ». Comme pour me rassurer et laisser passer une crise politique et économique très difficile, je me raccroche à l'Egypte antique. A ce moment là, je réalise que c'est un travail d'anthropologue, or j'avais plus envie d'affirmer des idées. Or, là j'avais l'impression de m'écouter.
Et puis paf, le choc, c'est Basquiat. Quelqu'un qui a une liberté totale, une vie complètement folle. Je ressens son énergie, son impertinence jetée sur la toile. Et la chance a voulu à ce moment-là qu'il y ait une galerie qui se crée, à Douala, ce qui a permis de porter mon travail : c'est-à-dire l'exploitation des accidents, le geste rapide, l'impertinence. C'est le début d'une grande aventure avec la galerie MAM.
Il s'agit alors pour moi de tout prendre, de m'intéresser à tout, d'être dans une permanente hésitation, de tenter des choses, de m'ouvrir des voies et de les refermer la minute d'après. Je travaille un moment la couleur, puis la matière. Car l'utilisation de la matière est un peu comme la partie cachée de notre identité. Comme beaucoup d'artistes africains je me comporte comme un descendant des sculpteurs anonymes. D'ailleurs je suis plus connu pour ma sculpture que pour ma peinture, mais c'est ma peinture qui se vend le mieux. Dans les expositions internationales c'est ma sculpture qui est exposée.

 

En effet, vous expérimentez de nouveaux medias à chaque série, pourquoi ?

J'ai participé à toutes les biennales (de Dakar) depuis 1998, soit en off soit en in. En ayant la chance d'avoir un lieu à moi seul. En 1998, c'est une exposition de peinture, en 2000, je reviens sur la peinture avec de la tôle, puis en 2002, l'aluminium, etc Bref, d'expérimentation en expérimentation, de mise en danger en mise en danger, en 2004, j'ai envie de prendre le contre-pied, je veux quelque chose de très léger, de transparent, en trois dimensions ; d'où le plexi. Comme les murs de la galerie sont blancs il est difficile de dialoguer avec le lieu, mais je veux quand même tenter quelque chose. Je décide alors de faire quelque chose d'extrêmement froid, en utilisant de la lumière. Par exemple mettre des lumières directionnelles, puis je grave des textes, et on a ainsi des projections sur les murs.

 

Que répondez-vous à ceux qui évoquent un art contemporain africain?

Cette définition de l'art contemporain africain, finalement, n'a pas de sens pour moi. Pourtant je suis africain, et je fais de l'art contemporain. Peut-être que ça existe, mais je n'ai pas l'impression, moi de faire quelque chose qui soit en dehors des canons plastiques de la création contemporaine.
Ainsi je cherche à jouer le contre-pied surtout sur la manière dont les gens semblent appréhender l'Afrique. D'ailleurs, le paradoxe dans cette résidence c'est qu'on m'invite en tant qu'artiste africain, à créer des uvres en utilisant la lumière, alors que je viens d'un lieu où il y a des interruptions d'électricité tous les jours. C'est le grand paradoxe ! C'est la beauté de ce que fait l'art. Et moi j'ai envie de prendre le contre-pied surtout sur les gens qui ont des avis arrêtés sur ce qui se fait sur le continent, sur la pratique de l'art en Afrique. Les français arrivent toujours avec des idées, ils semblent tellement connaître l'Afrique que quelquefois ils anticipent sur ce que nous allons faire. Et dès que le public voit mon travail, j'entends « Ah ! Je connais Douala » etc... Mais ce n'est pas totalement africain.
J'utilise le plexiglas, les leds, des matériaux issus de la technologie de pointe, qui renvoient à l'occident dans l'imagerie populaire, pour me les approprier, et les restituer comme je le ressens. C'est une forme de mon militantisme.

 

Vous avez travaillé sur des thématiques très engagées, comme le milieu carcéral, l'identité, le territoire, cette série est-elle moins engagée ?

Je suis un citadin, avec des réflexes quel que soit l'endroit où je vais. Les chiffres sont par exemple très importants dans une ville. Chaque fois que j'arrive quelque part on prend le soin de m'indiquer le code d'entrée, la distance. Le chiffre est aujourd'hui l'élément d'une universalité, c'est la nouvelle identité. Donc je me l'approprie, puisque qu'il fait partie de ma vie : il est sur ma carte d'identité, sur les cartes magnétiques pour x raisons, sur la plaque minéralogique. Or, je vis dans un endroit où il y a une part d'inconscience qui sommeille dans la culture ambiante. Les choses se transmettent de génération en génération, en silence. Tous les soirs quand je me couche, je rabats les chaises. Je le fais systématiquement. Pourquoi ? Parce qu'on m'a dit que les morts ne sont pas morts, et le soir ils viennent se réunir devant la maison, et donc, qu'il faudrait éviter ce lien permanent avec eux,. Curieusement on enterre les gens dans la cour. C'est ce genre de contradictions que l'on vit en permanence en Afrique, et que l'on va retrouver dans mon travail.
Et il y a deux choses personnelles : donc cette recherche d'identité et la deuxième est mon admiration pour les gens qui réussissent à tenir dans des conditions aussi difficile. Tout en gardant à l'esprit une certaine ironie, car je ris du pouvoir. C'est ce monde très contradictoire où les choses ne sont pas tout à fait claires qui m'inspire. Un monde de l'hésitation que je représente par des scénettes du quotidien.
Toujours par souci de prendre le contre-pied, je représente mes personnages de manière très naïve, très simple, alors qu'il s'agit de sujets souvent très sérieux, pour qu'on se dise « comment un adulte dessinerait comme cela alors qu'on l'attend ailleurs ? ». Je joue sur les contraintes, l'évidence est quelque chose qui m'épuise, tout comme le sérieux.

 

Existe-il alors une opposition entre la représentation du quotidien et vos réalisations lumineuses, presque magiques ?

Je crois qu'une uvre reste quelque chose de sacré malgré tout. Elle a une présence, une énergie. A un moment je trouvais inégale cette distance imposée, qu'il y avait entre l'observateur et mes uvres. En général, quand vous regardez une uvre, une peinture, vous prenez du recul, et elle vous parle ou non. C'est donc qu'il n'y a pas d'interaction, alors que l'utilisation de la lumière est différente. La lumière est magique. Du coup vous rentrez dans un univers de perceptions, où vous avez envie vous d'agir, car la lumière est fluctuante. Mais elle n'est pas permanente, elle peut s'arrêter ; c'est cette idée d'éphémère, de fascination, d'énergie, que je voulais retrouver dans une oeuvre. Et puis qu'une oeuvre vive, car une uvre vit. En fonction du type de lumière, en fonction de l'ambiance, du type d'espace dans lequel on va la placer, elle évolue, change complètement. Par exemple, au fur et à mesure que le jour s'obscurcit l'uvre est une fleur qui se révèle.
Et puis il existe une sorte de magnétisme quelque chose qui vous accroche à cette lumière. Je suis fasciné par la lumière, la peinture est magique aussi, mais n'a pas ce pouvoir de captation, car la lumière est fuyante, impalpable. Nous sommes dans un jeu aléatoire, où rien n'est défini et arrêté. Donc à un moment, c'est un jeu de pouvoir aussi. Soit on prend le pouvoir sur l'uvre, soit on est complètement fasciné. Selon le type de perception le dialogue peut s'engager différemment. Je pense qu'une uvre vit si on a la possibilité de dialoguer avec, de communiquer. Je crois que l'artiste a réussi quand il est arrivé à cela.

 

Ce dialogue constitue-t-il la base de votre conception du rôle de l'artiste dans la société ?

Il faut séparer l'artiste de la notoriété. Du fait de la notoriété, je pense qu'il est important de prendre des positions si cela peut faire évoluer la société. Je pense que la définition de ce rôle a toujours été la même, celui de poser des questions, superflues dans l'immédiat, mais qui peuvent se révéler être importantes. Si on cesse de poser des questions, il n'y a plus de rêve. Le rôle de l'artiste est d'ouvrir des espaces. Dans le marketing, on parle de brainstorming, c'est-à-dire « dîtes tout de même des bêtises ». L'artiste a ce droit là. A partir de là, la société peut interpréter en fonction des réalités, du quotidien. Le rôle de l'artiste est celui de l'avant-garde, de l'utopie, du rêve. Les questions se posent dans la pratique de son art, en prenant position, en s'orientant. Libres aux autres d'y répondre.
Les gens perçoivent d'abord l'énergie dans mon uvre. Je veux marquer par une rencontre physique. Mais, l'important est le second degré. Car les sujets que je développe sont extrêmement vrais. Je ne pense pas à changer profondément la société dans laquelle je suis, mais mon art est une contribution. Je suis dans un continent où les choses sont difficiles et ma condition c'est de le dire, comme une sorte de thérapie
Il existe ce qu'on appelle le rire africain. C'est quelque chose qui m'impressionne. Cette capacité qu'ont les gens à résister, à la chaleur, la souffrance, puis à s'amuser. Cette force qu'ont les gens à rester debout, dans des conditions que d'autres habitants de la planète ne supporteraient pas. Encore une contradiction marquante. J'essaie de comprendre tout cela, je fais le vide pour trouver des choses plus personnelles.
Simon Njami disait qu'il n'y a pas de surréalisme en Afrique, c'est vrai car nous sommes dans la réalité en permanence. L'Afrique est naturellement le continent où tout est surréaliste mais tout est vrai. Les situations les plus cocasses sont des réalités. Je suis pourtant souvent en introspection, le problème est de savoir comment on appréhende la réalité, quelles sont les certitudes.

 

Pour finir, vous avez participé à des ateliers pédagogiques en collaboration avec la Fondation MTN ; s'il fallait expliquer de manière très simple votre travail à des enfants, quelles seraient vos paroles?

J'ai fait un travail comme celui là à La Rochelle avec des enfants de CM1-CM2, mais c'était vraiment un atelier. J'ai d'ailleurs gardé contact avec certains de ces enfants. On disait que c'étaient des enfants difficiles, ils sont restés avec moi pendant deux semaines, je ne vois pas ce qu'il y avait de difficile. Ils étaient à l'écoute. C'était un moment qui m'a beaucoup marqué. Je crois que la meilleure manière de faire c'est de laisser les enfants poser des questions, regarder. Par exemple une consigne: vous prenez une feuille et vous allez devant l'uvre qui vous parle le plus, puis vous dessinez. Alors ils me disent plus que ce que je dois leur dire, en quelque sorte ils me disent « voici ce que toi tu dis ».