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(Photographie de Sammy Baloji. Design : Adrien Sina)
Il s'agit évidemment
de masques africains. La Fondation Jean-Paul Blachère
a voulu par cette exposition, confronter les masques traditionnels
dont certains sortent encore dans beaucoup de sociétés,
à des créations commandées spécialement
à neuf artistes plasticiens contemporains africains. Les
masques traditionnels sont prêtés par le Musée
Royal de l'Afrique Centrale - Tervuren,
Belgique, sous la responsabilité d'Anne-Marie Bouttiaux,
conservatrice en chef de la section d'ethnographie.
Anne-Marie Bouttiaux lance
la problématique de cette confrontation par une citation
d'André Malraux tirée du «Musée imaginaire» :
«On ne ressemble pas à
ceux qu'on admire en imitant
leurs oeuvres». La question est en effet
de savoir quelle est la posture de chaque artiste contemporain
devant le masque, quel est son degré d'admiration ou de
crainte, quelle est sa capacité de distanciation ?
On pourra essayer de trouver une réponse en questionnant
l'oeuvre, mais souvent avec l'éclairage plus ou moins
explicite d'un court texte dit d'accompagnement.
Au sujet des masques traditionnels,
Anne-Marie Bouttiaux écrit dans le catalogue de l'exposition :
«Là où ils sortent
encore, les masques ne sont
pas que des objets qui servent
à préserver l'anonymat d'un
quelconque porteur, ils sont souvent
investis d'un pouvoir particulier.
Impliqués dans des activités
aussi différentes que les
règlements de justice, le
contrôle des initiations, la
canalisation de forces spirituelles
invisibles, la protection des villages
et des récoltes, la concentration
du pouvoir politique, la lutte
contre la sorcellerie et le
divertissement des foules, ils sont
avant tout, des êtres vivants . Quand
ils assument des rôles religieux,
ils incarnent des esprits de
la nature ou d'ancêtres souvent
dangereux, parfois capricieux, toujours
incontrôlables. Les hommes gèrent
tant bien que mal leur nature
fantasque et essaient de canaliser
le pouvoir bénéfique de
leur présence et de leur
activité pour le bien-être
de la société.» Les
hommes sont souvent inféodés aux masques et vivent
dans la crainte de commettre un impair, ils s'astreignent donc
à des rituels précis et contraignants.
Les masques peuvent être,
aussi, regardés comme des oeuvres d'art, c'est
d'ailleurs l'objet de cette exposition. Les manifestations qui
impliquent les masques sont mises en scène comme
des performances. Le masque est l'oeuvre d'un sculpteur. Le porteur
est un danseur. Un certain nombre d'intervenants est nécessaire :
ritualistes, assistants, musiciens, chanteurs, féticheurs.
Les vingt masques sélectionnés
par Anne-marie Bouttiaux, en accord avec la Fondation,
appartiennent au monde des hommes, ce qui n'est pas surprenant.
La majorité des masques sont d'Afrique centrale, tant
il est vrai que le musée de Tervuren est réputé
pour posséder la plus grande collection mondiale de cette
sous région du continent. Treize masques viennent du Congo,
six de la Côte d'Ivoire et un du Cameroun, du Nigeria,
de la Guinée et du Mali, précisément du
pays dogon. La plupart sont à fonction spécifique,
mais quelques-uns peuvent être considérés
comme polyvalents. Cinq concernent les funérailles, quatre
les divertissements, trois les cérémonies d'initiation,
trois la lutte contre la sorcellerie, deux l'organisation
des confréries ou autres types d'associations, un le pouvoir,
l'éducation, la protection, la canalisation de la force
bénéfique.

(Photographies et Masques :
Collection Musée Royal de l'Afrique
Centrale, Tervuren, Belgique)

Les dix artistes plasticiens
contemporains ont
été sollicités par la Fondation pour créer
trente-cinq masques d'aujourd'hui. Ils sont majoritairement d'Afrique
occidentale mais aussi centrale. Demander à des artistes
de créer des masques, aujourd'hui, c'est les accompagner
dans leur quête existentielle : comment se libérer
de ses racines sans renier le passé pour être artiste
de la mondialité ? Le masque est au centre de cette
question car il est l'écriture d'une histoire des peuples
de tradition orale. Chacun des artistes a répondu à
cette question d'une manière plus ou moins explicite,
en travaillant des matériaux traditionnels ou des
objets recyclés donc régénérés,
ce qui marque à la fois la contemporanéité
et l'africanité.
Jems Kokobi est celui
qui s'éloigne le moins des formes traditionnelles. Il
y a une forme de respect accentuée par la nostalgie qui
confine à la soumission. «Enfant, j'ai
vécu avec lui. J'étais
fasciné par cette soumission
respectueuse, pleine de vertu et
aujourd'hui encore le souvenir reste
ardent. Je me refuse de le
moderniser car il ne peut
y avoir de masques africains
modernes J'essaie de lui donner
des formes allégoriques sans
toutefois le caricaturer. Le souvenir
du masque Gouro vibre dans
ma tête Je suis heureux
de créer Mon masque et
c'est sans regret s'il n'a
pas de pouvoirs magiques.»
Calixte Dakpogan, est issu
d'une famille béninoise de forgerons, artisans respectés
et craints car leur maîtrise du feu les rapproche du Gu
ou Ogun, le dieu du fer. Plasticien du métal. Dakpogan
est donc au coeur du sujet par sa référence constante
aux forces de l'au-delà. Ses personnages imaginaires nous
rapprochent des guerriers et des divinités du panthéon
vodun. Mais, il essaie toujours de nous ramener à la réalité
de la société de consommation, en régénérant
des objets de récupération. Une récupération
qui n'est pas fortuite mais qui est un choix esthétique
qui donne à la forge un langage contemporain (Contemporary
Africa Database).
Romuald Hazoumé
propose aussi «la poubelle recyclée
qui est notre réalité
d'aujourd'hui » y compris pour «faire
d'un objet un masque». Hazoumé
assume la provocation, mais se défend de toute profanation
du sacré. Dans le catalogue de l'exposition que lui a
consacré la Fondation Zinsou au Bénin , il écrit :
«Je ne peux pas toujours
me situer dans la dérision.
Je viens de quelque part et
je sais de quelle manière
on doit traiter les masques.
Je la respecte. Il y a
des masques qu'on ne peut
pas sortir simplement de mon
atelier. C'est comme un couvent ;
Il faut une cérémonie.
Bien sûr que c'est du
plastoc, bien sûr que ce
sont des poubelles. Mais on
ne peut pas les sortir
tant que je n'ai pas fait
la cérémonie de sortie
des masques.»
S'il sait d'où il vient,
Hazoumé affirme être un artiste du monde, ce masque
Eyadéma avec ce bidon et ce béret de colonel qui
évoque le pillage du pétrole et la dictature ne
le dément pas et ne trahit pas sa contemporanéité !
Et puis, il y a les autres
qui essaient de prendre leurs distances avec
le masque, de s'affranchir de son pouvoir. Ils cherchent une
forme d'évasion.
Sammy Baloji part du constat que les masques présentés
en Occident sont décontextualisés donc désincarnés.
Pour les réincarner, il ne les fait pas porter par des
hommes-esprits vêtus de raphia mais par un homme
nu.. Cet homme photographié est un danseur et Sammy
revisite ainsi le rituel ancestral. La force d'expression
du corps est sensée redonner vie au masque. Mais
la plastique de ce corps en mouvement, magnifié,
ne risquet-elle pas de marginaliser le masque et de
nous entraîner dans une diversion d'ordre purement esthétique ?
Rigobert choisit l'évasion
par des formes allégoriques et des matériaux d'aujourd'hui,
comme le sculpteur européen qui, au XIXème,
célébrait la Révolution industrielle en
représentant l'industrie par une sculpture allégorique
d'un pur classicisme. Il présente sur un arbre du progrès
les fruits qui sont «les quatre secteurs-clés
du développement de notre
société : enseignement, agriculture,
santé et industrie».
Joseph Francis Sumégné
s'évade par le verbe, à la fois emphatique et ésotérique
«parole de masque»
dit-il ! «Moi le masque :
empreinte immatérielle de l'interface
humaine, clé d'accès à
la conscience universelle. Je suis
le témoin des secrets de
l'homme intrépide.» Cet homme est
un guerrier zoulou qui danse sous la lune mais Sumégné
n'oppose pas le vainqueur au vaincu car il sait que le masque
fait lien dans la société. Ses cinq masques
pourront danser autour de la «Madone de Joucas»
installée dans les jardins de la Fondation.
Siriki Ky reconnaît
que, dans son ethnie Samo, le masque marque le temps, c'est le
support privilégié «pour visualiser
l'histoire orale des peuples.»
Mais sa démarche est uniquement artistique, une
sorte d'évasion esthétique, un peu comme
Paul Valery: «Je réalise des
masques profanes qui relatent le
seul fait que je suis sculpteur
au Burkina Faso en 2007,.
créateur du XXIème siècle.»
Pourtant, un de ses masques nous fait penser à celui d'Agamemnon
avec des dimensions cyclopéennes, à chacun son
évasion !
Ndary Lô, autre
sculpteur du métal, s'évade encore plus dans le
seul esthétisme : «Je porte les
masques en moi. Je me laisse
aller pour investir le monde
des masques d'une manière
contemporaine. Les masques qui sortiront,
seront le fruit d'une rencontre
avec des matériaux.». Ces matériaux
sont sans surprise le fer mais aussi quelques vertèbres
ou tournevis pour des formes finalement assez conventionnelles.
Dominique Zinkpé,
pour répondre avec humilité à ce qu'il considère
comme un défi, essaie de se libérer des masques
de ses ancêtres dont il n'est «pas sûr
d'avoir le talent de les reproduire»
, ces masques qui «sont forts et même
si on n'en voit pas les
traces dans nos oeuvres, leurs
stigmates sont en nous ; consciemment
ou inconsciemment, ils guident nos
pas, de par leur force, sur
nos chemins de création.»
Zinkpé s'évade par le voyage: «Pour
mon projet, je souhaite inverser
les rôles et créer les
démasqués des cinq continents ;
chacun révèlera l'identité
ou simplement la face cachée
d'un continent».
«J'ai repris
le principe des masques guèlédé,
qui contrairement à la plupart
des masques traditionnels, ont pour
fonction de donner une nouvelle
identité à leur sujet,
ceux-là le dévisagent et
le comblent de parades». Sur
le cimier de chaque masque-socle, l'artiste place un symbole
comme le poète a mis une plume de fer.
Kossi Assou est celui qui va plus
loin et qui s'affranchit le plus des formes traditionnelles en
s'évadant dans le temps. Sa préoccupation est d'abord
plastique, il entend exprimer «mon intérieur,
ma vision intérieure, mon
regard sur le monde. Et comme
pour moi le masque n'est pas
visage il est aussi barrière,
paroi, filtre, interface. Je me
propose beaucoup de liberté
d'exploration et d'expérimentation
dans ma création». En
fait, il s'agit de totems ou de pans de portes dont les gravures
pourraient évoquer Ghiberti si l'on voulait suivre
jusqu'au bout le fil de l'évasion. Ces oeuvres
sont réalisées avec des matériaux traditionnels :
bois, fibres végétales,cartons, métal L'artiste
entend retrouver les «pans entiers de
notre passé et de notre
culture qui reposent dans l'immense
nécropole du silence», marque
d'une civilisation orale. Il entend revisiter ce passé
pour imaginer «l'archéologie contemporaine
d'un futur souhaité.»
On peut prévoir que
certains visiteurs seront surpris par cette opposition
frontale. D'autant que cette confrontation est amplifiée
par la scénographie de Pierre Jaccaud,
assisté de Serge Païocchi et d'Eric Gomez .
Dans un noir sidéral, un vaisseau spatial d'acier remonte
le temps avec les masques d'hier. Les masques d'aujourd'hui
sont autant de satellites, plus différents les uns que
les autres, qui tournent autour d'un défi. Car les oeuvres
contemporaines sont bien des réponses à un
défi qui a été lancé par la Fondation
à neuf artistes africains de notoriété confirmée.
A première vue, des
visiteurs seront étonnés. S'ils ont la patience
et la bonne idée d'approfondir leur lecture, ils trouveront
une clé pour vraiment entrer dans l'africanité
et pour mieux comprendre sa contemporanéité.
Claude Agnel, administrateur
(photographies : Véro Martin)
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